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Jules Verne
Jules Verne

Les fruits de la solitude

Même si les gens continuaient à s'agiter dehors, sur la place d’Italie, et si le tumulte d'une ville Monde comme Paris ne cessait pas, Béatrice s'enlisait peu à peu dans son fauteuil, devant son téléviseur. La position fœtale qu'elle adoptait, laquelle retirait à sa silhouette une certaine consistance, était loin de mettre en valeur la belle femme longiligne qu'elle était. C'était un dimanche soir, il était vingt-deux heures, elle avait fait le tour du peu d'activités que lui offrait l'espace restreint de son appartement. Il ne lui restait plus d'autre alternative que celle d'attendre, somnolente, que le téléphone sonne et l'extirpe de sa torpeur.

Un coup de fil que cette femme orgueilleuse espérait secrètement. Les charges émotionnelles dont elle avait souffert toute la journée lui avaient retiré toute sa vitalité et son hystérie maladive s'était peu à peu atténuée pour finalement céder à l'engourdissement de ses fonctions motrices. En proie aux tourments de sa conscience, elle avait finalement accepté son destin, destin qui s'annonçait inéluctablement tragique. Elle attendrait seule, passive et résignée que celui-ci se manifeste et vienne à sa rencontre. Elle sursauta. Celui-ci frappait subitement à sa porte.

Béatrice habitait le charmant quartier de la Butte aux Cailles. Elle se levait tous les matins, de bonne heure, pour se rendre à son travail, souvent réveillée par l'énorme vrombissement que produisait Paris. Son domicile avait cet avantage que la banque dans laquelle elle travaillait, en tant que conseillère clientèle, était à trois cents mètres de celui-ci qui était rue Buot, ce qui évitait ainsi à Béatrice de prendre en charge un véhicule qu'elle aurait été incapable d'entretenir. Comme elle vivait seule, les moyens financiers limités dont elle disposait satisfaisaient pleinement sa nature ascétique. Elle s'autorisait, cependant, des petits plaisirs à la hauteur de sa trésorerie, et, chaque matin, avant d'aller au travail, elle prenait place sur la terrasse du "Temps des cerises" et savourait, accompagnée d'un périodique, un chocolat chaud agrémenté d'une épaisse couche de chantilly que lui servait Claudine. Une femme aussi ronde que sympathique avec qui Béatrice s'était liée d'amitié à force de fréquenter ce bar-restaurant.

Elle n'allait jamais au cinéma, lisait très peu et se contentait des faits romancés rocambolesques qui lui étaient proposés dans "Paris match". Seuls vestiges de ses racines allemandes, elle adorait la choucroute et le poisson fumé. Elle s'émerveillait devant la dimension que prenait sa collection de vases chinois et en était très fière. Elle commençait d’ailleurs à se désespérer de ne pouvoir la montrer à personne. Évidemment, elle avait tenté de faire partager sa passion à son amie Claudine. Les onomatopées qu'elle émit sans grande conviction, face à la montagne de vases soigneusement disposés sur des étagères (du plus ancien au plus récent), confirmèrent Béatrice dans sa solitude. Elle aurait aimé que quelqu'un puisse considérer son trésor à sa juste valeur. Elle s'y était résignée.

Béatrice vivait en solitaire et appréciait jusque-là la liberté que lui procurait son indépendance. Elle n'était pas affectée par sa solitude apparente. Et bien que pouvant compter sur une poignée d'amis, elle n'avait jamais négligé la gente masculine : ses relations amoureuses avaient été nombreuses. Mais celles-ci demeuraient résolument factices et leur brièveté s'expliquait encore une fois par l'attachement de Béatrice à la solitude. Non pas qu'elle appréciât cette vie dont elle était la seule composante, seulement il en avait été toujours ainsi : depuis toute petite, elle avait dû vivre par ses propres moyens. Son enfance douloureuse en attestait.


Elle était née à Berlin et ses deux parents avaient été de fervents opposants à l'idéologie marxiste. Malgré la sévère répression qui frappait les opposants, ils multipliaient les actions clandestines visant à dénoncer la misère qui s'était répandue à travers le pays. Le 17 juin 1953, "ils rejoignirent" le soulèvement populaire qui prit forme dans les rues de Berlin, protestant contre les mesures édictées par le gouvernement de la RDA pour augmenter la productivité du travail. La réponse du gouvernement en réaction à leurs revendications fut sanglante. Le père et la mère de Béatrice y laissèrent la vie "tout comme" cent-cinquante-trois autres manifestants. Elle était alors âgée de cinq ans.

Les grand-parents, trop vieux pour prendre en charge une petite fille qu'il faudrait assister et accompagner jusqu'au terme de son épanouissement, prirent la décision de l'envoyer en France. On disait que la vie y était bien meilleure. La fillette atterrit dans un pensionnat à Paris où elle apprit le français, les mathématiques et les aléas de la vie. Sa langue maternelle freina son intégration parmi les autres fillettes.

Au moment de célébrer ses douze ans, ses rapports avec les autres filles dégénérèrent, exactement en même temps que la guerre froide menée entre les deux blocs - capitaliste et communiste - qui entrait dans son paroxysme. Les autres filles, tributaires des convictions politiques de leurs parents s'écartaient de plus en plus de Béatrice, de peur que celle-ci ne déteigne sur elles. Le temps accorda à Béatrice de longs moments de réflexion pendant lesquels elle s'octroyait une vision du monde qui n'admettait que ses propres vérités. Résolument déterminée à exister en marge d'un monde qui s'obstinait à la rejeter, elle n'avait de foi qu'en elle-même.

Elle vieillissait, pourtant, à cinquante ans, elle présentait encore les restes d'une jeunesse resplendissante. Néanmoins, elle commençait à ressentir les douleurs et les caprices que lui donnait un squelette de plus en plus grinçant. Célibataire, sans enfant, elle s'imaginait finir à l'hospice ou dans un asile avec comme seule attache une camarade de chambre sénile, complètement barrée, contre laquelle il faudrait se battre en permanence pour s'approprier la "zapette" et ainsi, écouler les derniers instants de son existence devant des programmes TV à peu près corrects...

Pour contrecarrer les plans d'un destin pathétique, elle avait fondé ses espoirs sur un homme avec qui elle avait lié une relation qu'elle jugeait viable sur le long terme. Cet homme relativement beau, démontrait un sens de l'humour assez fin et la passion qu'il entretenait pour son boulot lui valait une situation financière stable. Il lui avait certifié qu'il la rappellerait dans le courant du vendredi après-midi. Seulement son coté lunatique, attisé par son goût prononcé pour l'alcool, le rendait imprévisible et la précarité de cette situation avait rendu Béatrice particulièrement déprimée.


Ce dimanche soir, aux alentours de vingt-et-une heures elle s'alluma une cigarette. « Quelle vie de merde » s'invectiva-t-elle. Des hommes, pensa-t-elle, au cours de sa vie, elle en avait connus toute une ribambelle : elle s'était efforcé de faire varier les types et les formats de sorte que chaque expérience soit nouvelle et, dans une certaine mesure, enrichissante. Elle avait côtoyé et appris à aimer des géants et des nains, des blonds et des roux, des vieillards encore fonctionnels et des jeunes inexpérimentés, des caractériels et des sereins, des mous pleins de tendresse et des robustes approximatifs et même encore des chinois et des allemands... Et l'ensemble de ces hommes et leurs caractéristiques singulières avait été conquis et soumis aux fluctuations nerveuses de ses humeurs, à elle : Béatrice Merkel.

Jamais l'un d'entre eux ne se serait permis de la négliger pour un prétexte aussi futile qu'une bouteille de vin. Elle avait toujours pris soin dans le cadre de ses relations amoureuses d'occuper la place dominante. Sa satisfaction, elle la tirait du plaisir qu'elle avait d'attiser une certaine frustration chez ses amants, de les voir se languir d'elle. Elle s'extasiait qu'ils puissent exécuter ses propres directives. Elle était, dans une certaine mesure, sadique avec les hommes.


Anxieuse, elle commença à se palper consciencieusement le visage avec les extrémités de ses doigts. La belle figure aux yeux bleus auréolée d'une crinière blonde et bouclée dont la peau douce et fragile témoignant d'une tendance à l'opportunisme au travail s'était fanée et creusée avec le temps. Elle repensait à ce que lui martelait souvent son amie Justine : il fallait se ranger, s'établir quelque part, se faire aimer encore une dernière fois et mourir dignement... Elle y avait déjà eu le droit à son quart d'heure de gloire avec les hommes.


Le téléphone émit sa première sonnerie, alors que Béatrice se trouvait adossée contre la rambarde de son balcon. Bouleversée par les événements, elle tressaillit et manqua de basculer dans le vide. A la deuxième sonnerie, face à son vase chinois brisé qui traînait encore par terre, elle dut s'employer et solliciter toute sa souplesse pour esquiver les débris. La troisième sonnerie n'eut le temps de retentir qu'elle empoignait déjà le combiné et agressa son interlocuteur d'un « Allô » plein de rancœur.

« Béa !? »

Elle sentit le sol se dérober sous ses pieds : rien ni personne à qui se raccrocher. A travers cette voie rauque et caverneuse, elle put visualiser la tête de sa tante perdue dans un nuage de fumée. Des idées noires assiégèrent ses pensées.

« - Béa, tu es là ?

- Excuse-moi, le téléphone déconne un peu.

- Ce n'est pas grave. Cela me fait plaisir de t'entendre. Je suis désolée, je n'ai pas eu l'occasion de prendre de tes nouvelles ces derniers mois... Mon état s'est aggravé et je n'ai pas pu... Béa, tu es toujours là ?

- Oui, oui, je t'écoute simplement. Tu vas mieux ?

- Cette grosse brute placide qui me prenait en charge m'a séquestrée dans une de ces chambres d'hôpital pendant plus de deux mois... Mes repas variaient selon la couleur des "cachetons" qu'il me donnait et il n'était plus question pendant ce laps de temps, de s'en griller une ! J'ai cru que j'allais devenir folle. »

« A qui le dis-tu ?... » pensa Béatrice, le regard perdu dans le véritable chantier qui lui faisait office de salle de bain.

« - Mais je vais beaucoup mieux... Et j'ai pu regagner ma campagne et m'autoriser quelques gauloises à l'occasion ! Donc, ça va... Comment tu te portes, toi ? Tu prends ton traitement sérieusement ?

- Ne te fais aucun souci là-dessus, à défaut de pouvoir bientôt célébrer mon cinquante-et-unième anniversaire, j'aimerais qu'on parle de moi en évoquant la sagesse et la raison qui s'apparentent d'ordinaire aux gens de mon âge. Je suis désolée de constater que tu t'es empressée d'appeler pour savoir si j'avais ou non perdu la tête. Sache qu'elle est solidement fixée sur mes épaules. Je mène une vie tout à fait honorable, au regard des incidents que j'ai dû surmonter ! Je suis conseillère bancaire et je vais bientôt quitter l'appartement pourri dans lequel je suis actuellement. Et sais-tu qui va m'y aider ?! Un bel homme fortuné, qui se soucie moins de mes erreurs passées que de mon bien-être... Il est en ce moment même dans la salle de bain et se fera un plaisir de t'exposer nos perspectives communes... »

Ses nerfs fragilisés cédèrent sous le coup du mensonge, lequel lui laissait entrevoir l'incongruité de la situation. Suggérant ainsi sa propre dérision, elle regagnait la réalité et se déliait des utopiques perspectives auxquelles elle s'était naïvement accrochée. La frustration qui lui pesait depuis toutes ces heures, explosa en un rire jaune et nerveux.

« - Ecoute ! lui dit-elle une fois qu'elle eut repris son souffle. Je n'ai pas envie de discuter pour l'instant, je te rappellerai dans la semaine. »

Elle raccrocha. Son visage s'était éteint. Lasse de porter le fardeau d'une conscience aussi peu indulgente, elle se hissa douloureusement sur ses deux jambes. Puis elle se traîna, honteuse, jusqu'à la salle de bain pour constater par elle-même, dans une de ses glaces révélatrices, quelle femme cruelle et sans pitié elle était devenue.


La nuit étant tombée, l'obscurité ambiante freinait ses déplacements, à travers la pièce. Elle pressa l'interrupteur. Aussitôt, la lumière révéla la cruelle vérité que Béatrice, les yeux grands ouverts, ne parvenait pas à concevoir. Elle fut horrifiée par ce qu'elle vit. Comment avait-t-elle pu...?! Paniquée, elle se hâta de quitter la pièce. Elle s'aspergea la tête d'eau froide de longues minutes et retrouva progressivement son calme et le fil de ses pensées. Des réminiscences de son enfance lui vinrent à l'esprit, ce qui la réconforta. Elle avait le souvenir de sa mère, souriante, aux côtés de son père et d'elle-même.

Ils la regardaient avec un sourire chaleureux, sans jamais détourner les yeux. Sa mère venait l'accueillir tendrement entre ses deux bras et elle venait s'y blottir. Mais l’image trop imprécise de ses deux parents, qu'elle ne parvenait pas à visualiser, la frustra. Ce qui l'amena à repenser à sa conversation avec sa tante.

« Si elle croit que je vais m'apitoyer sur son sort ?! C'est le destin ma vieille. On meurt tous un jour. Tu n'as jamais été là quand j'avais besoin de soutien. Tu n'étais pas là lorsque je me suis retrouvée seule, petite fille, perdue, sans aucun repère. Tu n'étais pas là lorsque j'ai dû quitter mon pays, lorsque l'on m'a arrachée à mes amis, à mes racines, pour me retrouver plongée brutalement dans une culture qui m'était complètement étrangère. Tu n'étais pas là non plus, lorsque toutes ces filles au pensionnat, me battaient et m'assenaient des coups de poing, sous prétexte que j'étais, selon elles, "une sale communiste". Tu n'étais toujours pas là lorsque maman, dans sa détresse, suite à la mort de papa, s'est tuée ! Tu étais encore et toujours absente lorsque j'ai dû passer mes diplômes, trouver un toit pour dormir et un travail. Tu étais ma seule famille ! J'avais besoin d'aide ! Et maintenant que l’alcool t'a rongé la santé, tu voudrais que je l’excuse, que j’excuse ce pourquoi tu as préféré dissoudre tes responsabilités ?! Il n'a pas été pardonné non plus. Ce n'est que justice. »

Elle arborait un air satisfait. Elle se leva de sa chaise en osier, et récupéra une pelle, une brosse ainsi qu'une bassine, dans un placard sous l'évier. Elle commença par ramasser minutieusement, le vase chinois, morcelé, par terre. Elle remplit ensuite la bassine d'eau froide et versa le contenu sur son tapis, taché d'un épais liquide rougeâtre. Que sa veste en daim soit restée suspendue au portemanteau, situé près de l'entrée, l’interpella. « Il avait été ignoble ! ». Elle était restée sans nouvelle de lui, pendant plusieurs jours. Aux alentours de dix heurs du matin, sans prévenir, il s'était rendu chez elle.

L'ayant côtoyé pendant quelques temps, sa susceptibilité ne lui était pas étrangère. Il savait pertinemment qu'il lui faudrait faire preuve d'une grande habileté, pour qu'elle puisse accepter les vérités qu'il avait à lui dire. Il était important, à ses yeux, qu'elle comprenne que la confiance et la sincérité, il s'était efforcé de lui témoigner, tout au long de leur relation, l'obligeait, à présent, à lui révéler certaines choses douloureuses.

A vingt-deux heures, la porte se mit à trembler. Instinctivement, Béatrice se tourna vers la pièce qui renfermait son sombre secret. Elle savait ce qui l'attendait. Ils venaient la chercher.

Dans sa hâte, elle se rua sur le placard qui renfermait les pilules qui lui permettraient d'échapper à la réclusion à perpétuité, en trouvant le sommeil éternel. Elle attrapa plusieurs boîtes de médicaments et en avala le contenu. Son existence touchait presque à son terme. Elle ne put se résoudre à aller le voir, une dernière fois. Les vertiges commencèrent à se manifester et devinrent, au fil des secondes, de plus en plus violents. Ses jambes cédèrent les premières. Écroulée par terre, elle essaya vainement d’avancer, s’aidant de ses bras, en direction de la salle de bain. Le temps lui était compté, la porte allait céder d'un instant à l'autre. Il lui fallait absolument le voir, encore une dernière fois. Elle était maintenant au pied de la porte entrouverte, et elle pouvait distinguer l'odeur infâme qui s'en dégageait. Doucement, elle se sentit glisser sur la pente qui la mènerait dans l'oubli et le néant. Son cœur rongé par la haine s'arrêta de battre. La porte s'ouvrit dans un grand fracas. Les policiers, dans un sentiment d'impuissance, ne purent que constater, avec effroi, en voyant le corps sans vie, le décès de madame Merkel.

Bien que morte, il sembla à l'un des policiers qu'elle souriait. Une lueur sadique était restée figée sur son visage. Elle avait esquissé un sourire, lorsque pour la dernière fois, elle avait croisé le regard vide de son amant.

PG
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Mémoires d’une exilée

Je m’appelle Béatrice Merckel, j’ai quarante-cinq ans, j’ai actuellement divorcé, et depuis peu, j’habite Paris dans le treizième arrondissement, vers la place d’Italie. Je suis d’origine allemande, et je n’ai pas d’enfant de mon premier mariage.

Nous sommes en 1965, et je suis née le 4 novembre 1920 à Berlin. J’ai vu beaucoup d’horreurs dans ma vie, mais la plus effrayante, et la plus dure fut l’horreur qu’avait été celle de la seconde guerre mondiale, qui avait aussi été la plus meurtrière. Mes parents étaient de riches bourgeois allemands, car ma mère était la digne héritière d’une usine de textiles qui avait fait fureur dans les années 14-18. Mon enfance, avant ce terrible événement, avait été une enfance magnifique, remplie d’amour, de bonheurs et de joies. J’avais deux sœurs et un frère. Ils étaient tous mes aînés. Le plus grand, Franz avait dix ans, ensuite, il y avait Liza, qui elle, était âgée de huit ans, et, il y avait pour finir Marichen qui avait cinq ans.

Le pays à cette époque-là traversait une forte période de crise économique, et le taux de chômage avait atteint des records. Cette crise avait été engendrée depuis la fin de la première guerre mondiale, et il s’était instauré de multiples conflits dans toute l’Europe ainsi qu’au sein même de notre ancienne belle Allemagne. Face à cette crise, un homme seul réagit, il avait organisé des soupes populaires pour se faire aimer de tous, car en ce temps-là, manger n’était pas évident pour tout le monde. Son parti était le NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands), et personne ne se doutait à cette époque que cet homme allait faire souffrir des millions d’êtres humains. Il avait réussi à convaincre le peuple allemand, par sa vision du monde d’où il avait trouvé la « clé » dans le racisme et l’antisémitisme, mais bien évidemment il avait des opposants, et notamment mes parents. Nous étions tous juifs dans ma famille, et cet homme nous horrifiait, mais nous n’aurions jamais pu, à cette époque-là, croire, ni imaginer la suite des événements.

30 Janvier 1933, j’étais âgée de treize ans, et de nouvelles élections avaient eu lieu. Adolf Hitler avait été élu avec 37.4% des votes, et donc devint le nouveau chancelier de l’Allemagne. Nous étions tous dépités, nous avions peur du futur, de ce qu’allait devenir notre Allemagne, qui fut l’Allemagne de nos ancêtres, et nous avions bien raison. Dès lors qu’Hitler fut élu nouveau chancelier allemand, les réformes commençaient à « pleuvoir » pour parler familièrement. Je me souviens de la réaction de mes parents lorsqu’il avait fait supprimer les syndicats… Ma mère, d’ordinaire très calme et douce avait été très rustre à son égard, elle savait que son entreprise familiale allait finir par faire faillite ou allait finir par être réquisitionnée par le gouvernement, et ça, elle ne pouvait le concevoir !

Je me souviens de l’omniprésence de la police à cette époque, et que le crime était devenu un moyen de gouverner. Nous étions tombés comme le disait mon père dans un « darwinisme social », et lorsque je lui avais demandé ce que cela signifiait, il m’avait répondu, et je me le rappellerai toujours : « Le darwinisme social ma chérie, c’est lorsqu’un homme comme Hitler pense pouvoir arriver à forger un peuple de guerriers, apte à croire, à obéir et à combattre, à se sacrifier pour agrandir son pays et sa force de domination… En tout et pour tout ma chérie, pour moi c’est lorsqu’un homme veut instaurer un monde de terreur et qu’il est prêt à entraîner tout peuple dans sa folie… Nous sommes tous égaux, retiens-le bien, il n’y a pas de races supérieures ni de races inférieures ! »

Le nouveau slogan de l’Allemagne était devenu « Ein Volk, ein Reich, ein Führer », c'est-à-dire « Un seul peuple, un seul état, un seul chef », et personne ne réagissait, les gens avaient trop peur de ce nouveau gouvernement. Il y avait même selon ce gouvernement une race supérieure, la race Aryenne. Tous les livres contraires à « l’esprit allemand » avaient été brûlés, et mon père qui en plus d’être mordu de littérature, était mordu d’art, s’était vu retirer ses tableaux d’art moderne, sous prétexte que c’était un art de « dégénérés » Mais ce n’était rien par rapport à ce qui allait se passer…

Le Führer avait décidé qu’il fallait en finir avec les races inférieures, car l’Allemagne allait entrer en guerre contre la France… Déjà, à partir de 1933, de nombreuses familles avaient étrangement disparu, notamment celle de ma voisine. Elle avait deux filles, Ingrid et Paula, que je n’ai jamais revues…

Un de ces soirs tristes, comme il y en avait tant, on frappa à la porte, maman ne voulait pas que papa ouvre la porte, mais papa refusa, il ouvrit la porte, il y avait en face de lui deux hommes étranges, habillés de longs manteaux de cuir noirs, de costumes gris, et ils avaient tous deux un chapeau noir. Papa ne voulait pas que nous les écoutions mon frère, mes deux sœurs, et moi-même, donc Franz nous avait emmenées dans sa chambre. Il essayait tant bien que mal de nous rassurer, mais il avait l’air si inquiet, qu’il n’y parvint pas. Nous avions entendu un bruit sourd qui venait de la salle à manger, nous y avions couru. Mon père y était allongé, et il saignait. C’était un des deux hommes qui l’avait frappé, il insultait papa, en disant que ce n’était qu’un sale juif. Franz, alors âgé de vingt-deux ans, se rua sur l’officier, et commença à se battre avec ce dernier. Ma mère alors affolée lui disait de partir à toute vitesse. Il y était parvenu, mais nous étions à présent leurs prisonniers.

Notre punition avait été que nous avions été envoyés au ghetto de Lodz, en Pologne. Même si Franz ne s’était pas battu, je savais très bien qu’un jour ou l’autre, nous aurions fini par aller dans ce terrible endroit, alors, je préférais me dire que Franz avait bien fait. Papa parlait souvent de ce lieu avec maman, étant petite, je pensais que ce n’était pas un si mauvais endroit, car d’accord les juifs étaient coupés du monde, mais comme ça, plus personne ne les martyrisait. Que l’on est rempli d’insouciance lorsque l’on est enfant !

La réalité me rattrapa très vite, en quelques heures, nous étions arrivés au ghetto de Lodz. Ma vision « fabuleuse » à propos des ghettos changea du tout au tout. Les gens étaient loin d’avoir l’air heureux, ils étaient tous très maigres, il semblait qu’ils étaient loin de manger à leur faim. Tout le monde se trouvait dans la rue, il devait y avoir des millions de gens dans ce ghetto. La plupart des gens vendaient tout ce qui leur appartenait, que ce soit des livres, des robes ou que sais-je encore, des manteaux… Ils faisaient ça afin d’avoir un peu d’argent pour pouvoir nourrir leur famille. Je ne me doutais pas que bientôt, c’est moi qui allais être à leur place…

Les premières semaines, nous avions eu beaucoup de mal à nous accoutumer à notre « nouvelle vie ». La nourriture était réellement très dure à dénicher, de plus, elle était hors de prix. Maman disait souvent que maintenant, elle comprenait pourquoi ses ouvrières se plaignaient assez fréquemment de leur salaire qui était trop bas. La vie, disait-elle, était aussi dure pour elles à l’époque, que pour nous actuellement. Il nous arrivait de ne pas avoir assez d’argent pour manger, ma sœur Liza nous disait pour nous faire rire à ma sœur et à moi-même : « Et bien au moins, quand tout cela sera terminé, nous n’aurons plus besoins de faire un régime pour l’été, puisque celui-ci est déjà commencé ! » Cela nous amusait beaucoup. Nous passions la totalité de notre temps à essayer de tout tourner en dérision afin de ne pas craquer, et comme ceci, papa et maman allaient eux aussi mieux. Marichen et moi étions très proches, non seulement par rapport à notre âge, mais aussi car nous étions comme les deux doigts de la main pour parler familièrement.

4 Novembre 1937, le jour de mes dix-sept ans… Je m’en souviendrai toute ma vie. Ce fût le jour le plus triste de toute ma vie, et encore aujourd’hui, il m’arrive d’y penser assez souvent. Marichen et moi-même étions allées vendre la plupart de nos affaires, afin de pouvoir ramener à manger à la maison. Ce jour là, je ne sais si c’était parce que c’était le jour de mon anniversaire, mais nous avions vendu beaucoup plus de choses que d’habitude.

Marichen était très contente, car elle me disait que grâce à cet argent, nous aurions de quoi faire un bon repas pour mon anniversaire, et même de quoi m’acheter un cadeau… J’étais aux anges. Mais une fois que nous étions allées chercher de quoi manger, un homme nous agressa, il voulait notre nourriture, mais pour Marichen, c’était hors de questions de lui offrir le fruit de notre travail. Elle retenait de toutes ses forces le paquet dans lequel l’épicier avait enveloppé notre seul bien.

Je regardais la scène impuissante, jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’il était trop tard, que je ne pouvais plus rien faire pour Marichen, il l’avait poignardée, il avait osé prendre sa vie, pour un malheureux paquet de nourriture. Inutile de vous dire à quel point je me sentais responsable de ce qui venait de se passer. Ma sœur, là, étendue face contre terre, ce vidant de son sang, de mon sang, de notre sang à toutes deux. Je n’avais même pas eu le temps de lui dire que je l’aimais, que je ne l’oublierais jamais… Papa et maman, quand j’étais rentrée, ne comprenaient pas mes larmes, ni le fait que je ne sois pas avec Marichen. Papa avait l’air d’avoir compris assez rapidement, mais maman elle, avait l’air de ne pas vouloir savoir, de peur des conséquences que cela aurait pu entraîner. Pendant plusieurs semaines, nous étions restés enfermés à la maison, nous avions perdu tout espoir de retrouver une vie normale après ce qu’il s’était passé.

3 Septembre 1939, la France et le Royaume-Uni déclaraient la guerre à notre pays. Tous les gens qui étaient avec nous dans les ghettos se réjouissaient à cette idée. Nous considérions ces deux grandes puissances comme nos libérateurs. Puisque les Allemands ne nous défendaient pas, eux le feraient à leurs places ! La seule chose que nous ne savions pas, c’est l’enfer qu’allait être le nôtre. Si nous avions su que le ghetto ne serait rien comparé à ce qui était en train de se faire, je crois que la plupart des gens se seraient donné la mort eux même, de façon à pouvoir rester dignes et être encore considérés comme des êtres humains. Le début de la guerre entraîna de multiples bombardements dans tout le pays, y compris à proximité du ghetto ou nous nous trouvions. Face à autant de conflits, le gouvernement du IIIe Reich décida d’accélérer le processus "d’extermination". Des camps de détentions avaient été créés où des milliers de juifs travaillaient afin de produire de multiples armes pour l’armée allemande. Ce que nous ignorions, c’est que ce n’était pas seulement des camps de travail, mais aussi et surtout des camps de mort.

Mai 1942, il semblait que les nazis voulaient se débarrasser de nous. La guerre était plutôt mal engagée pour eux à ce qui se disait. Ils leur manquaient des armes, ce pourquoi ils avaient besoin de nous dans les camps. Par "chance", ma famille et moi-même avions étés envoyés dans le même camp, celui d’Auschwitz. Le voyage en train avait été épuisant, et nous étions des centaines, tous entassés dans un même wagon. Il y avait des femmes, serrant leur bébé dans les bras, et le voyage avait duré des journées entières, sans eau, ni nourriture, et la plupart d’entre nous avaient péri dans ce périple. L’arrivée à Auschwitz avait été l’une des choses qui m’avait le plus marquée. Il y avait une multitude de baraques alignées les unes après les autres, et le paysage paraissait plus qu’austère. Il y avait des barbelés tout autour du camp, et tout au long de ces barbelés, il y avait des hommes en arme avec leurs chiens. Il faisaient tout cela afin qu’aucun prisonnier ne puisse s’évader. Il y avait des gens, qui passaient, habillés d’un simple "pyjama rayé", avec un numéro tatoué sur la main. L’être humain n’était pour le gouvernement, qu’un simple numéro parmi tant d’autres.

A notre arrivée, on nous avait séparés ma sœur, ma mère, moi-même et mon père. Ici, on ne mélangeait pas les hommes et les femmes. Les bébés et les enfants avaient été emmenés dans un endroit très bizarre, qui sentait la mort (plus tard nous avions apprit qu’ils avaient été gazés.) Ma mère, Liza et moi avions été emmenées dans un grand bâtiment, dans la première pièce, nous y avions laissé nos affaires, nos bagages, nos lunettes. Dans la seconde pièce, nous devions nous déshabiller, dans la troisième pièce, on nous avait rasé les cheveux, et pour celles qui n’allaient pas à la "douche", c’est-à-dire les plus jeunes d’entre nous, nous passions dans une quatrième pièce, dans laquelle on nous fournissait des "pyjamas rayés", semblables à ceux que j’avais vus auparavant, et on nous tatouait un numéro sur le bras.

Les femmes qui étaient avec moi étaient toutes aptes à travailler. Nous avions plusieurs tâches, les plus robustes d’entre nous travaillaient dans les usines, afin de fabriquer de nouvelles armes pour nos soldats, d’autres s’occupaient du rapiéçage de leurs uniformes. Au début, comme je faisais partie des plus robustes, je travaillais dans les usines, pendant que ma mère et ma sœur travaillaient dans les ateliers de couture. Le travail était épuisant, et les journées étaient très longues. Les pauses "déjeuner" étaient très courtes, et on ne mangeait presque que du pain et de l’eau. Plus le temps passait, et plus nous étions épuisées. Les filles de notre baraque tombèrent vite malades, et comme les soldats ne voulaient pas s’en encombrer, la plupart de ces femmes, avec qui je passais mes nuits, avaient été envoyées aux fours crématoires ou aux chambres à gaz.

Nous avions régulièrement des visites chez le médecin, pour savoir si nous étions encore aptes à travailler ou non. Et comme nous savions pertinemment ce qu’il allait advenir de nos vies si nous n’étions plus en mesure de fournir le travail demandé, nous nous coupions un peu le doigt pour étaler du sang sur nos visages, afin de paraître plus en forme. Cela marchait presque tout le temps, mise à part pour celles d’entre nous qui ne pouvaient même plus tenir debout sur leurs jambes. Parfois, des soldats, qui étaient des femmes, venaient chercher dans les baraques les plus faibles d’entre nous, pour les emmener chez le médecin. Il prenait ces femmes pour les torturer, en leur faisant des expériences des plus atroces. Comment pouvait-on être aussi inhumain pour les soit-disant progrès de la science !?! La plupart de ces femmes, nous ne les avons jamais revues.

Ma mère tomba très rapidement malade, et un jour, ces horribles soldats étaient venus la chercher pour aller voir le docteur, ma sœur et moi avions rapidement compris que ce n’était pas pour lui procurer des soins, mais plutôt pour l’achever par une de ces affreuses expériences, qui ressemblaient plus à de la torture qu’à autre chose… On ne savait pas quoi faire Liza et moi, alors nous l’avons laissée aller à l’encontre de la mort. Je savais très bien que nous allions le regretter toute notre vie, si nous n’étions pas mortes d’ici-là toutes deux, mais que faire ? Qu’auriez-vous fait à notre place ? Si nous avions fait quelque chose, on nous aurait probablement fait exécuter, et je ne serais pas là pour vous conter tout cela. Cela peu paraître égoïste de notre part, mais comme l’expliqueraient certains scientifiques, c’est l’instinct de survie. Cela nous dépita ma sœur et moi de ne pas avoir sauvé notre mère, mais il avait fallu réagir très vite, car sinon, notre arrêt de mort était signé.

Ma sœur mit beaucoup de temps à s'en remettre, tout comme moi. Elle ne voulait plus se nourrir, ni travailler, car elle n'acceptait pas ce qu'elle venait de faire, ou pour être plus précise, ce qu'elle n'avait pas fait... Je réussis tout de même à lui faire prendre conscience qu'elle n'aurait rien pu faire de toute évidence, et qu'il fallait s'y résigner, qu'il fallait qu'elle continue à travailler, à se nourrir afin de poursuivre sa vie. Elle acceptait de moins en moins ce travail forcé, et tous les reproches et les aboiements qui nous étaient adressés.

Plus le temps passait, plus nous nous rendions compte qu'il commençait à se passer des choses à l'extérieur. Nos bourreaux paraissaient de plus en plus effrayés, ce qui annonçait pour nous, l'arrivée en masse des soldats soviétiques, américains, et bien évidemment français. Le camp se vidait peu à peu, car le gouvernement en avait décidé ainsi. Nous n'étions plus qu'environ six mille déportés dans le camp, alors que nous étions plus de vingt mille au départ.

27 Janvier 1945, année de mes vingt-quatre ans, Liza et moi avons dû rester dans le camps avec les six mille autres déportés, c'est d'ailleurs peut-être ce qui nous aura sauvé la vie à toutes les deux. Nous étions restées ici, car le gouvernement avait encore besoin de nous dans ces camps. On entendait des bruits sourds de mitraillettes, c’était à la fois magnifique et effrayant. C'était magnifique, car au plus profond de nous, nous savions que l'heure de notre libération était venue, mais c'était aussi effrayant, car nous avions peur que nos espoirs ne soient pas fondés, et le fait d'imaginer tous ces soldats, ces jeunes soldats, se battre et mourir pour nous, cela nous effrayait.

Il devait être quinze heures lorsqu'on remarqua les premiers soldats qui venaient pour nous libérer. Ils étaient si intentionnés, si humains, comparé aux fous qui nous détenaient. L'horreur se lisait dans leurs yeux, ils n'arrivaient pas à comprendre comment on avait pu nous faire tout ça... On nous évacua dans des grands véhicules militaires, et les soldats essayaient de nous rassurer, mais ils n'avaient pas besoin de le faire, car rien que le fait d'être venus nous chercher était là, la preuve pour nous qu'ils ne nous voulaient aucun mal. J'étais dans le même véhicule que ma sœur, et pour la première fois depuis la mort de Marichen, nous avions ri...

Il nous avait fallu plusieurs mois avant de retrouver un métabolisme normal. Mais la nourriture n'a jamais réussi à effacer toutes les marques que nous portions. Liza et moi avons décidé d'aller vivre en France, car une vie, un nouveau départ dans cette Allemagne n'était même pas envisageable.

Juillet 1948, on était arrivées en France. Au départ, pendant deux ans, nous avons vécu à Biarritz, car nous avions besoin de chaleur, et d'éloignement. Par la suite, je suis allée vivre à Paris, dans le treizième arrondissement, vers la place d’Italie. Ayant appris le français étant petite, et ayant côtoyé de nombreuses déportées françaises pendant mon "séjour" à Auschwitz, vivre en France n'était pas un souci pour moi... Je réussis à me faire employer dans une banque, en tant que conseillère clientèle.

En 1950, je rencontrai un homme, il s'appelait Jean Morin, il avait trente-cinq ans, comme moi. Et comme moi, il avait été déporté. Nous étions devenus de très bons amis, et nous passions la totalité de notre temps ensemble. Nous étions devenus inséparable. A force de passer tout notre temps ensemble, nous avions fini par nous marier.

Ce mariage ne dura pas très longtemps, en 1958 nous étions divorcés. On ne pouvait plus se supporter, je crois que c'est parce que nous avions vécu la même chose, que nous ne pouvions plus vivre ensemble. Il ne faisait que ressasser le passé, et je ne voulais plus en parler. Je n'ai jamais voulu me remarier, et je n'ai jamais voulu non plus faire des enfants, car je ne voulais pas qu'ils puissent subir ce que ma famille et moi avions subi.

Novembre 1965, j'ai quarante-cinq ans, et je viens d'achever mes mémoires. Je travaille toujours dans la même banque, et il m'arrive souvent de revoir Liza, qui m'a rejointe à Paris.

Nous avons retrouvé Franz, il est toujours en vie. Après son altercation avec le soldat SS qui avait battu notre père, il avait réussi à rejoindre Paris, où il avait rejoint la résistance française, aux côtés de Jean Moulin et autres grandes figures de la résistance. Nos retrouvailles ont été intenses.

Franz s'est marié, et il a trois beaux enfants : Friedrich, en honneur à notre père, Elsa et Joséphine.

Liza s'était mariée, mais a divorcé car son mari l'avait trompée, de leur amour passé est née Marichen, en hommage à notre sœur assassinée.


MEH
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La mante religieuse

Cette nouvelle a été sélectionnée par la classe de première L du Lycée Jules Verne à Nantes (44), pour concourir pour une lecture publique en janvier prochain dans le cadre du Festival Premiers Plans à Angers.

I - La rencontre


Sept heures cinquante. La sonnerie stridente d'un réveil se fait entendre.
Dix minutes plus tard, comme chaque matin, Béatrice Merkel termine son café, face à sa fenêtre.

Paris se lève lentement tandis que Beatrice sort de sa douche, s'habille avec les vêtements, mis au préalable sur la chaise de sa chambre : tee-shirt blanc, veste cintrée noire, jupe aux genoux fendue de la même couleur, converse basse et blanche. Elle finit de se préparer, et sort de chez elle à huit heures trente, comme tous les jours, car pour Béatrice, la vie ne change pas depuis quatre ans.

Paris se lève un peu plus désormais, le soleil se réveille et ses pâles reflets frappent contre les toits de Paris et les vitres en plexiglas des devantures de magasins.
Béatrice, elle, marche le long de la seine, dans l'air encore humide et sombre de cette heure du matin.
C'est novembre, la nuit s'achève.

Beatrice sait que l'entre-deux va encore durer un quart d’heure, le temps pour elle d'arriver au travail. Le décor des immeubles et des magasins va changer en quinze minutes, passant de la nuit, à l'aveuglante journée qui commence : les immeubles sont victimes d'un sévère graphisme, sombre et envoûtant. Puis, ils s'embrasent : les rayons du soleil cognent contre ces immeubles d'un rouge qui incendie les vitrines en plexiglas, se déclinant peu à peu et s’éteint.
Béatrice assiste toujours à ce spectacle qui lui produit le même effet. Une multitude de questions...Une introspection. Elle espère depuis quatre ans avoir les réponses mais rien n'arrive. Alors Béatrice effectue toujours le même rituel, de son lever, à son coucher, par dépit.

Béatrice est belle. Elle à une silhouette longiligne. Des cheveux longs, raides, fins et d'une couleur châtain doré. Elle à des yeux verts et la peau dorée .Mais Béatrice ne se regarde plus depuis quatre ans.

Neuf heures. Béatrice est assise derrière son bureau. Elle finit d'accrocher son badge: Béatrice Merkel, Conseillère Clientèle Société Générale.
Un peu plus tard, tandis que Béatrice finit de rédiger un compte rendu, une voix d'un accent familier l'empêche de se concentrer comme elle l'aurait souhaité.
En un fragment de seconde, il était là. Il était là, devant elle, et la regardait d'un air rassuré mais encore hésitant.
Sa collègue l'avait appelée et lui avait confié cet homme, car il venait d'Allemagne et ne parlait que l'Allemand. Et Béatrice était la seule à parler cette langue dans son bureau car, elle même, venait d'Allemagne.

C'est alors que tout changea. Béatrice ne pouvait détacher ses yeux de cet homme. Elle se surprit elle même en l'interrogeant sur sa venue en France et ses projets.
Il s'appelait Raphael Weber. Il vivait à Berlin mais sa femme avait pris la décision de venir vivre en France, car elle était française et avait le mal du pays.
Béatrice apprit donc avec surprise qu'il était marié et se surpris à être déçue.
Ils échangèrent quelques banalités sur la pluie et le beau temps mais pour Béatrice à ce moment précis, parlé de l'air humide qui surplombait Paris depuis maintenant trois semaines était aussi important que le protocole de Kyoto.
Très vite, ils se sentirent à l'aise et c'est à son tour que Raphael se surpris à l'emmener au sein d'un voyage nostalgique au cœur de Berlin: lui remémorant l'histoire avec la porte de Brandebourg, l’invitant à danser dans la salle de concert : la Konzerthaus sur la Place du Gendarmenmarkt, lui rappelant le délice de manger une fameuse Currywurst au Altes Zollhaus dans le quartier Berlin Mitte après une journée de shopping dans la partie supérieure du Kurfürstendamm qui est dominée par des centres commerciaux et boutiques de modes.

Béatrice se laissa guider, et se rappela ces endroits qui lui étaient si familiers...Elle sursauta en regardant sa montre, cela faisait une demi heure qu'elle aurait du prendre sa pause déjeuner. Elle demanda à Raphael de repasser dans l'après midi, pour lui ouvrir un compte comme il était convenu.
Au moment ou Raphael Weber était entré dans la banque et s'était assis devant Béatrice, à ce restaurant allemand où il était maintenant assis -qu'il avait cherché une bonne demi heure avec un plan de Paris, après ce départ précipité de la banque- il n'avait cessé de penser à elle.
Il se dit que la vie était faite de coïncidences mais très vite il tâcha de se reprendre en mangeant sa currywurst, en ne cessant de se rappeler qu'il avait une femme qu'il aimait.
De son côté, Béatrice avait essayé de se préparer à sa deuxième rencontre avec Raphael, avait couru aux toilettes se mettre du rouge à lèvre, chose qu'elle n'avait pas faite depuis quatre ans, s’était à nouveau parfumée et tracé un trait d'eye liner. Elle était prête. Prête pour son rendez vous.

Dix sept heures. Béatrice commençait à se faire une raison, cela faisait cinq heures qu'elle l'attendait, mais il n'arrivait pas. Elle s'apprêtait à partir, il était dix huit heures, quand tout de suite, elle reconnut sa voix :
"Je me suis trompé de route, je suis désolé." Son regard trahissait sa voix qui se voulait calme et distante. Ses yeux eux, la suppliaient de rester encore un peu avec lui et de ne pas rentrer tout de suite. Béatrice lui dit à son tour qu'elle avait été submergée de travail toute la journée et qu'elle avait oublié leur rendez vous, qu'il n'y avait donc pas de problème. Elle lui fixait un rendez vous pour le lendemain et partit.

Depuis ce jour, Béatrice et Raphael avaient tissé une relation complice. Raphael venait la chercher depuis deux semaines, tous les jours à dix huit heures à son travail .Béatrice lui faisait découvrir Paris en passant par les lieux touristiques et les coins plus calmes où ils aimaient se promener en se racontant leurs vies respectives.
Une relation, aux limites franchies d'une simple amitié, naissait peu à peu ...


II - Engrenage

Dix neuf heures trente. Béatrice finissait de mettre la robe, qu'elle venait d’acheter. Tout en se regardant dans le miroir, elle se disait que cet achat se devait d'être absolument rentable. Elle ne pouvait se permettre une telle folie. La soirée à venir qui se dessinait sous ses yeux, devait être délicieuse. Cela faisait quatre ans qu'elle avait acheté sa dernière robe. Elle n'avait pas les moyens de dépenser son menu salaire dans des choses futiles.
Une fois habillée, maquillée et coiffée, elle se regarda une dernière fois, et se trouva jolie. La robe était toute noire, aux genoux, le col en forme de bustier présentant un petit nœud blanc. Béatrice avait troqué ses converses par des ballerines dorées. Elle s'était maquillée de manière sobre et élégante.

Ils s'étaient installés au fond d'un petit restaurant italien du quartier Montmartre. Après plus d'une bouteille de Moscato D'Asti et un apéritif plus que fort, Béatrice lui avait confié qu'elle n'avait pas beaucoup d'argent, pour ne pas dire très peu et qu'elle essayait de vivre décemment, le plus possible. Elle lui confia également ses déboires amoureux, et son manque de chance avec les hommes.
Il se prit d'un élan protecteur envers elle, et mis sa main sur la sienne en lui chuchotant : " Comment font- ils pour ne pas te rendre heureuse ? Tu es extraordinaire Béatrice "
Elle ne pouvait être plus heureuse: tout fonctionnait comme elle l'avait prévu.

Elle prétexta un retour chez elle, seule, impensable, vu tout ce qu'elle avait bu ce soir là. Ce qui était inhabituel chez elle. Alors Raphael se demanda activement quelle excuse il allait pouvoir fournir à sa femme pour expliquer le vide de sa place cette nuit, dans leur lit conjugal.

Ils hélèrent un taxi, prirent la route vers le treizième arrondissement et s'arrêtèrent devant un hôtel.

Béatrice sentait les effets de l'alcool dans ses membres, et s'allongea dans le lit en éteignant la lumière avec un dernier verre de vin. Raphael la rejoignit et alluma une cigarette, Béatrice qui avait arrêté depuis quatre ans, se surpris à la lui prendre. Ils sentirent leurs regards l'un sur l'autre, leurs épaules s'effleurèrent, leurs souffles se mélangèrent et leurs bouches se firent de plus en plus proches.

C'est alors qu'un bruit sourd et violent se projeta dans la pièce. La personne était à demi éclairée, par la lumière extérieure du couloir de l'hôtel. Raphael put ainsi distinguer que c'était un homme, grand, d'une carrure moyenne et d'une veste marron ou noir, cela il n'aurait su le distinguer. Béatrice se releva d'un coup et se mit à courir en direction de la salle de bain. Elle n'eut pas le temps car l'homme était déjà devant elle et la poussait sur le lit.
Il leur demanda de l'argent. Il les prévint tout de suite qu'il comptait sur leurs collaborations, faute de quoi il préviendrait la femme de Raphael, de l'idylle qu'entretenait celui-ci.
Il prit un plaisir sadique à lui annoncer qu'il avait un petit book de photos les concernant et que de plus il habitait dans la même rue que Raphael, ce qui faciliterait l'annonce.

Béatrice demanda à voir les photos. L'agresseur leur donna une copie. Ils purent ainsi voir défiler sous leurs yeux le voyage au cœur de Paris qu'ils avaient effectué depuis deux semaines : des mains entrelacées sous l'Arc de Triomphe, un baiser volé au coin de la place Vendôme, des esquisses de sourires sous la Tour Eiffel, une course poursuite dans le quartier Montmartre, des têtes figées et concentrées devant la tombe de Jim Morrison, un chocolat dans le jardin du Luxembourg et des tonnes de photos suivaient.

C'est alors que s'ensuivit une course contre l'argent. Raphaël s'endettait sans cesse : il vida son compte, emprunta de l'argent à sa femme, emprunta sur son assurance vie, demanda de l'argent à sa sœur, restée en Allemagne. Sa femme s'inquiétait durement de tout cet argent que son mari empruntait et le questionnait sans interruption en ayant toujours la même réponse : "J'investis dans un projet, dont, je te le promets, tu verras bientôt l'horizon."
Elle se concentra sur cette réponse et fit mine de ne pas trop s'inquiéter.
Raphaël, lui, mis en relation directe avec cette histoire, fréquentait de plus en plus Béatrice, et s'attachait à elle de manière fulgurante.
Béatrice, elle, était plus détachée, sortait régulièrement, dormait plus chez des hommes inconnus que chez elle. Elle ne toucha pas un mot à Raphaël de cela. La rencontre avec celui-ci lui avait redonné sa confiance perdue et Béatrice prenait un plaisir fou à user de son charme. Elle continuait de voir Raphaël trois fois par semaine.
A chaque rendez-vous, il lui reparlait de ce fameux soir à l'hôtel. Elle ne voulait pas en parler, ce pourquoi elle changeait toujours de sujet.
En attendant, Raphaël était soumis à des coups de fils incessants de l'agresseur, et devait toujours plus d'argent.

Quelque chose s'était cassé entre Béatrice et Raphaël depuis cette agression. Raphaël s'était raccroché à Béatrice et avait besoin de sa présence à ses côtés, autant physiquement que moralement. Cette histoire le cassait chaque jour un peu plus. Elle se détachait de lui, mais continuait à le fréquenter dès qu'il le lui demandait. Elle ne voulait pas semer le doute.

Pourtant, un soir, alors qu'il insistait encore sur l'agresseur, il lui demanda comment elle avait fait pour garder un pareil sang-froid devant lui. C'était une question en trop, elle ne répondit pas, se leva de sa chaise, partit du restaurant, et rentra chez elle à pied. Sur le chemin, elle rumina ses pensées, et se dit alors que quelque chose s'était définitivement cassé chez elle, comme chez lui. Elle ne voulait pas qu'il sache quoi que ce soit de sa vie, et elle se surprit à ressentir un sentiment de dégoût en pensant à Raphaël.
Elle le trouvait collant et détestait ça, elle voulait mener à bien ses projets et ne voulait pas se voir tout rater à cause de lui.
Elle ne le revit pas pendant une semaine, elle mit son portable sur silencieux, elle rentrait plutôt de la banque, restait dans la pénombre une fois chez elle.
Elle avait besoin d'être seule, sans personne. Et surtout pas Raphaël. Elle savait pourtant qu'il devait être fou d'inquiétude et plusieurs fois, elle crut le voir sous sa fenêtre, le matin comme le soir. Elle savait également qu'il devait être dans un état d'esprit vraiment bas, car il s'endettait de plus en plus, il ne laissait pas Béatrice se mêler de cette histoire, il devait répondre à la multitude de questions posées par sa femme. Raphaël n'en pouvait plus.

Vingt-deux heures, dix-neuf secondes. Une semaine après. Le téléphone sonna. Béatrice qui prenait son bain en écoutant son vieux CD des Rolling Stones, en fumant une cigarette, se détesta de ne pas avoir laissé le téléphone coupé. Elle baissa le volume et reconnut la voix de Raphaël. Sa voix était rauque et cassée, il la suppliait de la rappeler, il avait des nouvelles importantes à lui faire parvenir, elle entendit un souffle prolongé, elle se dit qu'il était sûrement en train d'entamer sa énième cigarette, avec un verre de Chardonnay. Elle changea d'avis en regardant l'heure, et pensa qu'il était plutôt en train de boire un whisky à cette heure avancée de la soirée.

Elle sortit de son bain, se sécha, passa un peignoir, et alla dans le salon. Elle resta dans le noir, s'assit dans le canapé, pris le téléphone dans sa main gauche, une cigarette dans la main droite. Le temps s'était écoulé depuis le message sur le répondeur. Elle alluma la télévision, c'était la fin des informations de minuit. La pièce était plongée dans la pénombre mais elle put distinguer les taches de peintures directement sortit du tube, de son cher Mathieu « La victoire de Denain » au dessus de sa télévision.
Elle vit aussi le dernier Télérama sur le point de tomber au coin de la table, un cendrier trainant au milieu du tapis, une bouteille de vin, renversée sur la table, une pochette de DVD vide sur la télévision.( …)
En réalité, Béatrice attend les cartes postales des villes de LCI, plans fixes successifs de quelques secondes, la petite musique répétitive et correcte, ce qui rassure Béatrice ce soir là. Dans le coin, à droite, un petit thermomètre et un chiffre.
Béatrice attend d'avoir les yeux qui brûlent et qui s'épuisent de fixer les zooms sur toutes ces villes de jour comme de nuit,(…) elle attend les réponses à ses questions toujours par rapport à son environnement, combien de(…) kilomètres parcourus(…) de son doigt, jusqu'à la petite touche qui représente l'icône verte du téléphone.( …)
Une fois décidée, Béatrice appela Raphael, celui-ci décrocha dès la première sonnerie. Il lui raconta alors la semaine terrible qu'il avait vécue. Ils devaient tous les deux partir, le lendemain pour New York, là ou l'agresseur les attendrait pour la suite des évènements. C’était l'agresseur lui même qui avait fournit les billets.
Béatrice attendit de voir New York sur l'écran, plein jour. Ciel gris et brumeux. Treize degrés. Zoom sur l'Empire State Building. Elle apercevait les gouttes qui s'inscrivaient sur la caméra.
Elle se dit qu'elle y serait le lendemain, et s'endormit sur cette pensée.


III- New York kaleïdoscope

Neuf heures P.M, heure locale (trois heures du matin).Béatrice est assise dans le taxi à l'arrière. Raphaël est à côté, il vient de s'endormir. Tout en observant la pluie qui lacère les vitres du taxi, l’eau qui ruisselle, sa vue(…) se brouille. Elle est tout engourdie par le sommeil, elle pense à Raphael. À son arrivée à l'Aéroport de Roissy.
Au bout d'une semaine, le changement physique de Raphaël était radical : ses traits étaient tirés, des cernes s'étaient formés sous ses yeux, ce qui lui donnait un air triste et fatigué, il avait une barbe de trois jours qui le rendait encore plus charmant. Quand il avait aperçu Béatrice, il avait souri, d'un sourire heureux mais effacé.

Les phares des voitures coloraient les gouttes agglutinées,(…) recomposées et se prêtant à une course poursuite sur la vitre où Béatrice appuyait son front. Des panneaux verts et entourés d’un blanc lumineux, surgissaient de la nuit, "The Bronx" "Center Manhattan", des fenêtres allumées où l'on distinguait des décorations de Noël et des sapins, des buildings au loin, Béatrice frissonna, le front glacé par le contact avec la vitre. La radio passait une chanson de Jimmy Eat World, elle ne se souvenait plus du titre exact, mais se rappelait du mot Christmas. Elle observe les feux clignotants, les enseignes lumineuses, puis s'endort.

Subway, downtown. Raphaël et Béatrice sont tous les deux dans le métro, ils vont à l'encontre de l'agresseur.
Ils s'arrêtent à Brooklyn Heights, il est neuf heures trente. Béatrice trempe ses lèvres sur l'orifice brûlant de son gobelet en carton de café qu'elle vient d'acheter. La température du café lui brule la gorge. Les joues glacées et rouge fraise, les mains brulées par le gobelet, Béatrice attend.
Raphael se tient à ses côtés, il la regarde et espère un signe de sa part. Il aperçoit un homme au loin, qui le tire de ses pensées, une veste marron noir indescriptible, la même que le premier soir.

Vivre avec...

Sept heures trente, mon réveil sonna. J’étendis le bras mécaniquement pour l’éteindre. Une bataille faisait rage dans ma tête pour savoir ce que j’allais faire. J’hésitai à rester encore cinq minutes dans mon lit pour me prélasser ce qui me ferait obligatoirement arriver en retard à la banque, ou alors me lever, sortir de mon lit, quitter ma couette moelleuse, maintenant, et j’aurais une petite chance d’arriver à l’heure là où je travaillais comme conseillère clientèle. Enorme dilemme !

Finalement, je pris sur moi et me levai en frissonnant. J’étais déjà arrivée deux fois en retard cette semaine et cela n’était pas très bien vu… Je me dirigeai vers la salle de bain en me cognant un peu partout, je ne m’étais pas encore habituée à ce nouvel appartement que l’on m’avait proposé après mon accident. Mes repères n’étaient pas encore sûrs. Une fois arrivée dans la salle de bain, je m’arrosai le visage avec de l’eau bien froide qui me réveilla tout à fait cette fois-ci. C’était la seule solution radicale à mon goût. Je m’essuyai le visage avec la serviette pendue sur ma gauche puis je me coiffai tant bien que mal avec ma brosse que je laissai sur le rebord de l’évier. Je reposais mes affaires à l’endroit où je les avais trouvées, cela pour éviter de les perdre ou de les chercher. Je décidai de me maquiller un peu, ce qui n’était pas chose facile. Avec beaucoup d’attention je réussis à me mettre du mascara et du crayon sans me l’enfoncer dans l’œil (pour une fois !) Je réfléchis ensuite à la façon dont j’allais m’habiller, je me posais la même question tous les matins et il me fallait au moins un quart d’heure pour trouver. Enfin je réussis à me décider : un ensemble d’un joli vert bouteille avec un chemisier blanc et pour ajouter une touche de couleur, je choisis de mettre un collier de perles roses. Après avoir enfilé mes vêtements à la hâte, je m’affolai en me rendant compte que je devais partir maintenant pour avoir une chance d’arriver à l’heure à la banque. Je me passerais de petit déjeuner. J’attrapai mon sac à main que j’avais laissé dans la cuisine hier soir et je sortis en claquant la porte, ici pas besoin de fermer à clef, la concierge surveillait toutes les allées et venues de l’immeuble. Je sortis et j’entendis un « bonjour madame Merkel ! » Je reconnus la voix de la concierge, je la saluai à mon tour, par-dessus mon épaule.

Quand je me retrouvai dans la rue, la même crainte que je ressentais à chaque fois que je sortais de chez moi, me noua l’estomac. Paris aux heures de pointe, c’est mille et un bruits qui vous entourent, qu’il faut identifier. J’entendis un passant demander l’heure à une autre personne : il était huit heures trente-quatre. Mon ventre se noua : il me restait moins d’une demi-heure. Mission impossible, ou presque lorsque que vous habitez le 13e arrondissement et que vous travaillez dans le quartier des affaires. Depuis l’accident, je devais penser à chaque geste, à chaque pas pour rester sur le bon chemin. Avant, je faisais tout cela sans réfléchir, cela me semblait si évident, c’était une sorte de routine, je prenais la même route tous les matins de la semaine, ou presque. Je tournai à gauche et me dirigeai vers l’arrêt de bus pour prendre le 11. Je sentais les gens me frôler, j’entendais leurs talons claquer précipitamment sur le trottoir.

Arrivée devant l’arrêt, je n’eus pas longtemps à attendre. Un souffle d’air m’arriva au visage et je sentis les gens s’agglutiner en se bousculant contre le bus. Je suivis le mouvement de foule et je réussis à monter sans trop de difficultés. Je restai debout pendant tout le trajet, il n’y avait jamais de place assise à cette heure-là. Je percevais l’empressement des gens autour de moi, leur énervement, la peur de manquer un rendez-vous…

Il faut avoir les nerfs solides lorsque vous habitez à Paris, c’est un concentré de stress énorme. Le bus me déposa à l’arrêt Sorbonne. Ensuite, pour rejoindre la station de métro, qui était de l’autre côté du boulevard, je devais traverser. J’attendis au feu que le petit bruit strident, annonçant que le petit bonhomme était vert, retentisse. Je n’eus pas à patienter longtemps. Lorsque j’arrivai devant les marches qui menaient à la station je marquai un temps d’arrêt. Avant je descendais ces marches sans penser que je pouvais tomber, je les dévalais. Tandis qu’aujourd’hui je faisais attention à chaque marche pour ne pas glisser, pour ne pas en manquer une. Descendre des marches était un véritable défi pour moi. Alors que je les descendais une à une, les gens couraient presque autour de moi, et je les entendais râler lorsque je les coupais dans leur élan. Une fois arrivée en bas, je tournai à droite et j’allai attendre sur le quai. Deux minutes plus tard un métro arriva et lorsqu’il s’immobilisa une porte s’ouvrit juste devant moi. J’entrai dans le métro, il était bondé comme d’habitude. Il n’y avait même pas besoin de se tenir, la masse de gens était tellement compacte que l’on ne pouvait pas tomber lorsque le métro tournait brusquement. Par contre on se marchait sur les pieds continuellement. Je sortis du métro, avec soulagement, trois stations plus loin.

Et j’arrivai encore en retard à la banque…

« Bonjour Béa ! A ce que je vois tu es encore en retard, les clients n’attendent pas, figure-toi. Tu pourrais faire un effort. »

Voici Eric, mon ex-mari. Il se croit toujours aussi supérieur à moi. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai demandé le divorce. Certes, c’est lui qui dirige cette banque mais il est toujours à côté de la plaque. En plus, cela fait quinze ans que l’on se connaît et il n’a pas encore enregistré que je ne supportais pas que l’on m’appelle « Béa », mon prénom est Béatrice !!! Il ne retient que ce qui l’intéresse…

« Oui, je sais, et je suis désolée. Mais… j’ai manqué le bus, donc j’ai dû attendre le suivant.

- C’est toujours la même histoire ! Bon, vas vite te mettre au travail. Nous avons reçu plein de messages nous demandant diverses choses. Il y a du boulot qui t’attend ! »

Et il part en me laissant en plan. Je lui lance un « Bonne journée quand même ! » Toujours égal à lui-même, il ne changera jamais. Quand nous étions mariés je n’arrivais jamais en retard : il faisait tellement de bruit le matin, sans but précis m’assurait-il, que je ne pouvais que me réveiller, et donc j’arrivais forcément à l’heure. Mais cette époque ne me manquait pas, loin de là. Nous avions fini par tomber dans la routine. De plus, nous n’avions pas d’enfant et intérieurement nous commencions à rejeter la faute sur l’autre, chose ridicule je vous l’accorde. Bref, ce divorce était une bonne chose pour nous deux.

J’arrivai dans mon bureau. Je le partageais avec Valentine et Clarisse. Etant conseillères clientèles, nous passions le plus clair de notre temps devant un ordinateur pour répondre aux questions que les gens nous posaient à propos de financements, de crédits… A cause de mon accident je n’ai pas pu avoir de promotion, j’ai quarante-sept ans et cela fait vingt ans que je passe mes journées devant un écran ou que je réponds au téléphone. Ce n’est pas une vie très passionnante mais je m’en satisfais. Je n’osais pas imaginer le calvaire que cela aurait été si elle avait été plus compliquée, déjà que depuis mon accident la vie n’était pas facile…

« Bonjour Béatrice, ça va ? C’était Valentine.
- Bonjour, très bien, merci. Clarisse n’est pas là ?
- Si, mais elle est partie nous chercher du café. »

Clarisse choisit ce moment pour faire son entrée, et une bonne odeur de café emplit la pièce. Elle passa à côté de moi, me claqua deux bises sonores sur les joues (j'ai horreur de ça, mais bon…) en me mettant une tasse de café dans les mains.

« Merci beaucoup. Ah j’allais oublier… chose promise, chose faite… »

Et je sortis un énorme paquet de spéculoos, des gâteaux qui arrivent directement de mon pays, envoyé par ma famille.

« Ce sont les gâteaux dont je vous parlais l’autre jour. Ils sont à la cannelle et ils arrivent directement d’Allemagne.

- Oh, c’est super d’y avoir pensé, merci.

- Je vous l’avais promis. Tenez, je les pose là, venez vous servir. »

Ensuite j’allai m’installer à mon bureau, j’allumai mon ordinateur et mis mon casque. Nous avions reçu plein de messages et il allait nous falloir une grosse partie de la journée pour y répondre. La plupart des messages étaient des demandes de renseignements pour tel ou tel crédit, pour des avantages clients… J’écoutais les messages et ensuite j’écrivais ma réponse.

Même si Valentine et Clarisse avaient dix ans de moins que moi et qu’il m’arrivait de me sentir vieille et décalée en les écoutant, je participais de temps en temps à leur conversation. Par exemple lorsqu’elles se plaignirent de la routine :

« Je commence à en avoir marre de faire cela à longueur de journée. Les semaines se ressemblent toutes.

- Moi j‘aimerais bien retrouver la routine que j’avais avant mon accident. Ma vie est devenue beaucoup plus difficile. Je dois penser à la moindre chose, au moindre geste. Vous au moins vous êtes encore jeunes !

Regardez ce que vous avez et non le contraire !!!

- Evidemment, tu as raison. Mais ce n’est pas une raison pour t’énerver !

- Oui, je suis désolée. Je me suis laissée emporter. Mais réfléchissez à ce que je viens de vous dire.

- D’accord, d’accord. Ne t’inquiète pas, on comprend ce que tu ressens. »

Personnellement, cela m’étonnerait qu’elles comprennent. Il faut le vivre ou l’avoir vécu pour comprendre. Enfin bon, je n’avais pas envie de les vexer. Ce n’était pas de leur faute si j’avais eu accident.

Un peu plus tard, Valentine et Clarisse se lancèrent dans un grand débat politique : nous étions en plein dans les élections présidentielles. Chacune soutenait un parti de gauche et elles argumentaient en leur faveur. Sachant que moi je votais plutôt à droite, elles voulurent me provoquer un peu et elles me demandèrent ce que j’en pensais. Je tournai la tête vers elles et leur souris. Elles savaient que c’était ma façon de répondre à une question à laquelle je n’avais pas envie de répondre. Elles n’insistèrent pas.

La pause déjeuner arriva enfin. Je décidai de rester manger au bureau, il me restait du travail et si je ne le faisais pas à midi je ne pourrais pas avoir terminé avant de partir en week-end, et je n’aimais pas cela. Je n’avais pas l’esprit tranquille. Valentine et Clarisse me laissèrent seule en tête à tête avec mon ordinateur. Je tâtonnai au fond de mon sac et sortis mon déjeuner : une salade et une pomme. Je n’entendais plus un bruit à part les téléphones qui continuaient de sonner alors qu’il n’y avait plus personne entre midi et deux. Nous étions une des rares banques du centre qui fermait à cette heure-ci.

J’avais réussi à rattraper mon retard et même à prendre à prendre un peu d’avance lorsque Valentine et Clarisse revinrent. Elles m’annoncèrent que l’on fermait plus tôt, à seize heures trente à la place de dix-huit heures, en raison de travaux que nous faisions au sous-sol. J’accueillis la nouvelle avec enthousiasme tout en me félicitant d’avoir travaillé pendant le déjeuner, heureusement que j’avais pris de l’avance.

Lorsque seize heures trente arriva, je finissais tout juste de répondre au dernier message. J’étais contente du boulot que j’avais fait. J’éteignis mon ordinateur et mis un peu d’ordre sur mon bureau. Je souhaitai un bon week-end à mes deux collègues de bureau. Je sortis de la banque et me retrouvai dans la rue. Je décidai de ne pas rentrer tout de suite chez moi et de profiter de cette belle journée ensoleillée pour aller me promener au bord de la Seine. Je tournai dans une rue à droite puis à gauche. Derrière moi j’entendis un chien poursuivre un chat en aboyant. J’imaginai le chat en train de sauter sur le rebord d’une fenêtre et de narguer le chien qui prenait un air penaud. Cette idée me fit sourire. Je me demandai si un jour je ne prendrais pas un chat… Je sus que j’étais arrivée au bord de la Seine lorsque je sentis une fine brise souffler. Je partis en quête d’un banc où je pourrais m’asseoir. J’entendis deux voix féminines sur ma gauche. Je me dirigeai vers elles et m’arrêtai à leur hauteur :

« Excusez-moi de vous déranger, pourriez-vous m’indiquer un banc s’il vous plait mesdames ?

- Bien sûr, il y en a un juste à côté, venez, je vais vous y conduire », me dit l’une d’entre elle. Quand nous fûmes arrivées, je la remerciai pour sa gentillesse et je m’assis. Je sentis la dame s’éloigner de moi. Je levai le visage et laissai les rayons du soleil me caresser doucement le visage. Je me demandais ce que je dirais si une personne venait s’asseoir à côté de moi et me demandait de résumer ma vie. C’est une pensée stupide, le genre de pensées qui vous viennent comme cela. Je lui aurais répondu quelque chose dans ce genre-là, je pense :

« Je m’appelle Béatrice Merkel, j’ai quarante-cinq ans et je suis aveugle. Il y a huit mois, alors que je rentrais à Paris après un week-end que j’ai passé auprès de ma famille en Allemagne, j’ai eu un accident vraiment stupide. Je me suis endormie au volant de ma voiture, elle a percuté un camion qui s’était arrêté sur la bande d’arrêt d’urgence. Le choc a été si fort qu’il m’a provoqué une lésion qui me coupe du monde. Je ne vois plus. Aujourd’hui tout est une question de perception pour deviner ce qui m’entoure… Et ce n’est pas tous les jours facile. Quand j’entends des « Oh, regardez comme c’est beau ! », j’ai encore un pincement au cœur car je me dis que je ne peux pas admirer ce que l’on montre du doigt, ce qui provoque des exclamations émerveillées. Avant mon accident, il m’arrivait de me plaindre de la routine, tandis que maintenant je la regrette. Ma vie est devenue une véritable lutte pour garder ma place dans ce monde. Heureusement, j’ai pu garder mon travail de conseillère clientèle à la banque, où je travaillais avant. La banque a acheté un ordinateur spécialement pour moi, en brail avec un logiciel qui exprime à haute voix ce que je ne peux pas lire avec mes yeux… »

Voila ce qu’est devenue ma vie, cette vie d’aveugle que je n’ai pas demandée mais que j’ai eue.

ABF
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Puzzle chronologique et gastronomique

Midi habituel !
Les douze coups de midi sonnèrent du gigantesque clocher Saint-Nicolas à Paris. Dans les rues, comme tous les midis, une odeur de bons petits plats soigneusement mijotés par des chirurgiens de la gastronomie flottait dans l’air frais de l’hiver. Un mélange d’éclats de rire, de discussions et d’entrechoquements de verres montait au dessus des toits. Cette forte convivialité, habituelle, réchauffait non seulement les cœurs des travailleurs courageux, mais aussi les corps engourdis par le froid et par le vent hivernal. Sortant de la Banque nationale de France, une personne s’apprêtait à braver le grand froid, comme à son habitude. Sous un épais manteau de fourrures et un monticule d’écharpes, une femme, ni trop jeune, ni trop vieille, ouvrit la porte vitrée et s’élança dans la rue glacée, comme tous les midis. Soudain, une voix masculine grave tonna de l’intérieur :

« Béatrice, pourrais-tu m’attendre, s’il te plait ?

- Oui, oui, je t’attends Jean-Michel, ne t’inquiète pas ! répondit une voix très douce. Je t’attends sur le trottoir, comme d’habitude !

- Où mangeons-nous aujourd’hui ? Au restaurant ‘’Les Arcades’’ ? Au restaurant de ‘’Paris-ci’’ ? Ou alors allons ‘’À l’assiette Parisienne’’ ? Lequel préfères-tu ? demanda la voix grave.

- Allons ! ‘’À l’Assiette parisienne’’, pardi ! Nous y mangeons tous les jours ! décida-t-elle.

- C’est vrai ! »

Le collègue de Béatrice enfila son manteau, ajusta son écharpe et se couvrit d’un bonnet.

À peine avait-il ouvert la porte, Béatrice s’exclama :

« Attends-moi ! J’ai oublié les clés de la banque dans mon bureau ! Je vais les chercher !

- Oui, comme d’habitude, je t’attends, dépêche-toi, j’ai envie de manger ! » En effet, comme pour témoigner, son estomac se mit à grogner.

Dans la banque, on pouvait entendre une multitude de tiroirs être tirés et de chaises déplacées. En signe de victoire, un cliquetis de clés résonna dans le couloir.

« C’est bon, je les ai ! cria-t-elle après avoir fouillé dans le tiroir de son bureau. Et puis, nous avons le temps pour manger ! Notre heure et demie habituelle nous suffira largement ! »

Après avoir fermé la porte à quadruple tour, pour conserver sa manie habituelle, les deux silhouettes s’avancèrent dans la rue vers la terrasse déserte d’un restaurant. Sur le auvent, on pouvait lire « À l’assiette Parisienne ». Sur l’une des vitres, un tableau noir affichait le menu du jour, d’avant, d’hier, d’aujourd’hui, de demain et d’après :

« Salade de tomate d’emmental et de lardons
Ou
Soupe de poisson avec ses croûtons, son gruyère râpé et sa sauce rouille

Steak de bœuf français avec sa garniture de frite et sa sauce campagnarde
Ou
Brochet pêché dans la Loire et sa sauce au beurre blanc avec son riz pilaf et sa rondelle de citron

Assiette de différents fromages des régions et terroirs français
Ou
Choix de différentes parts de gâteaux ou de différents desserts. » Lit à voix haute Jean-Michel, comme toujours en insistant sur ces choix habituels.

- Quelle bonne odeur ce fumet ! Le repas sent très bon, cela m’a toujours donné faim ! s’exclama Béatrice.

- Ce menu est succulent, comme tous les jours ! Tiens, le prix n’aurait-il pas baissé depuis hier ? C’est incroyable ! Il ne coûtait pas cinquante-deux francs ? demanda Jean-Michel agréablement surpris.

- Oui, c’est vrai ! C’est extraordinaire, maintenant le repas coûte cinquante francs ! Cela nous permettra de boire un café ! Ils ne coûtent que trois francs !

- Bon ! Arrêtons là de parler de la baisse du prix ! Allons plutôt manger ! »

La clochette de midi sonna, les deux collègues entrèrent dans l’atmosphère chaleureuse et bruyante d’un restaurant, comme toujours presque plein.

« - Vous avez une table deux places, s’il vous plaît ? demanda la banquière à un serveur sous une montagne de plateaux.

- Au fond, à droite du bar, près des toilettes ! Vos places habituelles ! montra le serveur avec un regard fatigué.

- Merci ! » s’exclama Béatrice enthousiaste au serveur qui avait déjà disparu au fond du restaurant.

Les deux banquiers enlevèrent leur centaine de couches de vêtements sur les humbles chaises en bois avec de la paille en guise de coussins. Béatrice est une femme d’une quarantaine d’années, voire une cinquantaine de printemps ou d’hivers. Elle est plutôt maigre, ni trop grande, ni trop petite, quelconque. Elle a des cheveux blonds, ondulés et tombant jusqu’aux épaules. Ses yeux sont d’un bleu marin, ils se marient très bien avec son nez fin et sa peau d’une pâle blancheur. Jean-Michel ressemble beaucoup à sa collègue, mais ses cheveux blonds sont trop courts pour être ondulés. Il a aussi une barbe mal rasée qui s’étend sur le tour de sa bouche. On pourrait penser qu’ils sont de la même famille. Concentrés sur le menu, les deux collègues choisissaient en secret leur repas. Une jolie serveuse en jupe rouge, Rosalie leur serveuse habituelle, leur demanda ce qu’ils voulaient prendre. Sortant un crayon et un bloc-notes de sa poche, elle recopiait en souriant et en acquiesçant ce que dictait ses clients. Chacun des affamés prirent la même chose du menu à cinquante francs : la salade composée, le brochet avec son riz, et en dessert une mousse, caramel au beurre salé fait maison. Le seul changement notable était que le menu coûtait deux francs en moins. La serveuse s’avança vers une fenêtre donnant sur la cuisine, y posa la volonté de différents clients et s’en alla s’occuper d’une autre table. Et elle y répéta le même rituel.

Après une vingtaine de minutes d’attente, on leur apporta l’entrée et le plat de résistance habituel. En dégustant le délicieux fruit du labeur des artistes de la cuisine, et en appréciant chaque bouchée avalée, les deux personnes discutaient de tout et de rien. Après avoir fini le dessert, les deux banquiers demandèrent un petit noir et l’addition. Ce repas exquis ne leur coûta que cent-six francs, et en guise de pourboire Jean-Michel sortit un franc, comme tout le temps, qu’il déposa sur la table. Jean-Michel rangeait sa monnaie, et pendant ce temps-là, Béatrice fixait la montre qui ornait son poignet droit. Cette montre, qui lui avait été offerte lors de son anniversaire, indiquait treize heures et dix-neuf minutes. Cette montre était aussi le moyen de calmer sa chronophobie. Cette maladie l’obligeait de regarder l’heure toutes les cinq minutes. Il fallait rouvrir la banque à une heure quarante-cinq. Ils avaient encore le temps !


Retour de souvenirs

Ils arpentaient la rue pour retourner à la banque, ils parlaient de leurs souvenirs :

« - Tu te souviens de notre maison qui étaient près de Francfort ? demanda Béatrice d’une voix grave et soucieuse, en chuchotant et en regardant aux alentours pour ne pas être écoutée.

- Oh oui ! Je ne pense qu’à ça, murmura t-il ! Qu’elle était belle ! Tu te souviens du jardin ! On y allait manger des framboises et des mûres ! Elles étaient si sucrées. Il marqua une pause en laissant passer un homme sur le côté ! Et la balançoire, on essayait d’aller le plus haut possible ! s’exclamait Jean-Michel, les yeux pétillant de souvenirs.

- C’est vrai, c’était si bien là-bas ! On s’y était tellement amusé dans cette maison ! » s’exclama Béatrice en versant des larmes ! Mais elle s’essuya rapidement pour que les gens ne le remarquent pas!

Pourquoi pleurait-elle ? Alors que ces souvenirs ont l’air d’être si doux, si beaux et si sucrés ! Peut-être la nostalgie ? Non, plutôt des souvenirs douloureux, pour le savoir, il faut se plonger dans l’histoire de Béatrice Merkel et de Jean-Michel Durant.

En 1919, le 25 novembre, Béatrice naquit à Francfort, dans la maison de ses parents. Une maison luxueuse car son père, qui s’appelait Adolf Hanz était un banquier riche et célèbre de trente ans. Il était à la tête de la Bundesbank von Frankfurt, ce qui signifie Banque fédérale de Francfort. Sa mère, qui se nommait Roberta Merkelassmuss, était couturière avant qu’elle n’accouche. Après l’arrivée de Béatrice, elle devint mère au foyer. Béatrice avait pour vrai nom Judith Hanz-Merkelassmuss. Judith a un rapport avec Jude qui signifie juif en allemand. Ses parents étaient juifs, croyants mais ils ne pratiquaient pas leur religion. Son frère Rudolf, plus connu sous le nom de Jean-Michel est né en 1921. Judith était une très bonne élève et était passionnée par la France, comme sa famille. Son père étant riche, il avait acheté une villa en Alsace, à une trentaine de kilomètres au sud de Colmar, dans la ville de Guebwiller, et une à Pornic, une cité proche de la mer dans la région nantaise. Béatrice, comme son frère, fut rapidement bilingue, elle parlait le français aussi bien que la langue de Goethe. Mais, en plus de cela, son père possédait une luxueuse maison près de Francfort et enfin une très belle voiture noire, une Bugatti type 57. Tout leur réussissait, le travail, les études… Bref leurs vies ! Leur avenir était écrit, l’Europe leur appartenait !

Mais tout se gâta entre 1933 et 1935. Du haut de ses quatorze ans, lors des élections législatives du 30 janvier 1933, alors que Judith soutenait le candidat social-démocrate, le candidat national-socialiste et antijuif, Hitler, gagna les élections. Ce fut un cauchemar pour elle et sa famille, et le début du déclin, le début de leur fin. En juillet 1935, un peu avant qu’Hitler ne promulgue les lois de Nuremberg, le banquier chef de la Bundesbank von Frankfurt démissionna par peur d’être tué ou que l’on tue sa famille, comme le furent certains de ses amis juifs et leurs familles. Il vendit sa maison de Francfort et il emmena sa famille avec lui en Alsace dans sa villa de Guebwiller.

Malheureusement, une nuit, un événement tragique arriva lorsqu’ils furent en Sarre. Ils subirent un contrôle d’identité à un barrage routier, la frontière n’était qu’à un ou deux kilomètres, la pancarte française était si près. Ils pouvaient descendre, faire trois pas et la toucher. Toute la famille fût arrêtée sauf Judith et son frère. Judith, qui avait observé son père conduire lors de moments plus joyeux, parvint à s’échapper à la police avec la Berline. Pendant le contrôle, elle écrasa la pédale d’accélération de la voiture, et ils parvinrent à s’extirper miraculeusement du barrage et à aller jusqu’à la frontière. Elle entendit trois coups de feu, derrière elle, derrière la bugatti. Elle voyait ses parents tomber, avec du sang qui coulait le long de leurs tempes, sur leurs joues qui n’avaient jamais été humides. Elle roula jusqu'à Paris en Bugatti, sans s’arrêter, de peur d’être rattrapée par la police criminelle allemande. Là-bas elle trouva une main secourable auprès de l’association des communistes français. Ces dernières changèrent le nom de Judith et de son frère Rudolf, et aussi leur religion. Grâce à deux personnes qu’ils connaissaient à Paris, ils purent être hébergés jusqu’à leur majorité. Ne manquant pas de richesse grâce à leur père, ils purent suivre des études de comptabilité pour finir banquiers. Ils s’établirent à Paris près de la Place d’Italie. Leur stratagème leur permit de ne pas être inquiétés durant l’occupation. Jusqu’à aujourd’hui, personne ne connaît la vraie vie des ces deux personnes, si ce n’est leur hôte, qui ne semblent être que deux voisins, deux collègues, deux amis. Personne, même pas Jacques Dupont, l’ancien mari de Béatrice qui ne connaît rien de sa précédente femme.

Durant leur marche silencieuse vers la Banque, Béatrice se rappelait ses bons souvenirs, ses parents gentils, toujours prêts à faire plaisir, sa grande maison à Francfort… En elle une bouffée de nostalgie, un puissant désir, une envie forte, un but important commençait à brûler dans son corps. Il fallait qu’elle retrouve la maison où elle était née, où elle avait vécu la fleur de son âge. Une clochette sonna, ce qui la sortit de ses rêves.

La voilà dans la Banque, elle devait reprendre le travail. Cet après-midi une demi-douzaine de clients viendra, comme chaque vendredi, pour des conseils bancaires. Ces quelques clients la séparaient de ses vacances de fin d’année, un mois de congés l’attendait, comme son frère. Ils devaient rattraper les congés qu’ils n’avaient pas pris. Elle était conseillère clientèle dans la banque. Son frère, quant à lui, était conseiller économique, il s’occupait de conseiller les banquiers dans les achats d’actions.


Attention, départ imminent !

Après quatre heures de longues attentes et de travail, les deux conseillers bancaires rentrèrent chez eux en métro. Ils montèrent les escaliers donnant sur la place d’Italie, qu’ils durent traverser pour se rendre au cinquième étage du onze bis Boulevard Vincent Auriol. Après une journée harassante, c’est toujours très dur de monter les cent-onze marches, qu’elle avait comptées un jour pour s’amuser, pour arriver au sixième palier. Malgré la lassitude, l’envie de Béatrice ne s’était pas atténuée, bien au contraire. Elle commença par dire à son frère cadet alors qu’ils rentraient chez eux :

« Tu te souviens de l’adresse de notre maison d’enfance ?

- Non, pourquoi ? demanda Jean-Michel, intrigué.

- J’ai envie de revoir la maison, on pourrait peut-être y retrouver des affaires de nos parents.

- La personne qui avait acheté notre villa a peut-être vendu ou détruit les affaires que nous avions laissées là-bas ! Mais il doit peut-être rester des affaires dans notre maison de Pornic ! J’en suis certain !

- Mais je me rappelle avoir pris les clés de nos villas de Pornic et de Guebwiller ! se souvint Béatrice.

- D’accord ! Où allons-nous d’abord ? questionna le frère cadet.

- Allons d’abord à Pornic pour y prendre des affaires et ensuite nous les ramènerons chez toi et chez moi ! Après nous irons à Guebwiller et enfin à Francfort ! Nous avons un mois, nous avons encore du temps ! Demain nous partons avec la voiture de papa à Pornic !

- Tu connais la route ?

- Tu n’aurais pas une carte de la France, avec les routes ?

- Non je ne crois pas ! Béatrice poussa un soupir. Ah ! J’oubliais que je possède une carte Michelin à dix francs ! On se trouvera sûrement une route pour y aller ! s’exclama Jean-Michel.

- Donne-la ! Paris… Béatrice marque une hésitation, Pornic c’est près de Nantes. Si je me souviens bien des cours de géographie, c’est au bord de la Loire dans la région des Pays de la Loire. Je crois que c’est ça ! récita Béatrice en fouillant dans sa mémoire.

- C’est bon ! J’ai trouvé Nantes, regarde c’est ici ! cria Jean-Michel en posant son doigt sur la carte. Il marqua une pause, il balaya la carte des yeux et déclara, j’ai trouvé Pornic, regarde c’est ici !

- Génial tu as trouvé ! Bon, cherchons un itinéraire pour y aller ! Son doigt fin parcourut une route reliant Nantes à Paris ! A partir de Paris nous devrons pendre la route nationale 23 vers Chartres, ensuite Le Mans, après Angers et enfin nous arriverons à Nantes ! Après il devrait y avoir un affichage qui montre la direction vers Pornic ! Le tout devrait durer cinq heures environ !

- Après il faut traverser Nantes, longer la Loire le long de la rive sud et nous pourrons arriver à Pornic !

- Donc si nous partons demain à huit heures, elle commença à compter dans sa tête, alors à midi nous devrions être sur les bords de Loire entre Nantes et Angers. À ce que j’ai entendu dire, il y aurait de beau paysage là-bas. Nous nous trouverons un bel endroit pour manger ! Si vers une heure on repart, à quinze heures nous serons plus très loin de la villa ! Cela te convient-il ?

- Oui, oui ! Tu prépareras de quoi manger pour demain ? demande Jean-Michel en se grattant la tête.

- Je vais préparer de quoi nous nourrir pour ce soir ! Toi pendant ce temps, vas chercher ta nourriture ! Prend tout ce qui est périssable ! Ce sera ce que nous mangerons là-bas ! Si nous nous préparons bien, ce soir à vingt-et-une heures nous pourrons manger et nous coucher tôt ! cria-t-elle hystériquement.

- D’accord j’y vais ! Je vais chercher de quoi nous nourrir !

- Reviens vers vingt heures si tu es prêt, après avoir tout rangé nous dînerons !

- À tout à l’heure ! »

La porte claqua, Jean-Michel prit ses clefs, entra chez lui pour y organiser un pillage de sa maison.

Sept coups partirent d’une horloge suisse pour atteindre les oreilles des habitants du cinquième étage du bâtiment ! Plus qu’une heure avant de devoir se réunir ! Béatrice s’activa dans la cuisine pour préparer des nouilles Panzanni avec une sauce tomate Buittoni ! Des nouilles qu’elle avait achetées il y a quelques jours dans une épicerie ‘’Trois Francs six sous’’ ! Après elle devait aller préparer ses habits pour leur voyage ! Quelle imbécile faisait-elle ! Pourquoi ne pas avoir pensé à aller là-bas plus tôt ?

Un nouveau coup sonna, dix-neuf heures trente, les pâtes sont cuites, quasiment prêtes à être savourées. La cuisinière du soir enleva son tablier pour se mettre à l’aise. Elle se précipita dans sa chambre, pilla ses tiroirs pleins d’habits de différents magasins sur le lit de la maîtresse de maison. À présent, le lit IKEA était recouvert d’un monticule de robes, de jupes, de sous-vêtements ! Elle sortit une malle, elle la remplit d’habits soigneusement triés et soigneusement pliés. Le clairon sonna à huit reprises ! L’heure du rassemblement avait sonné. La porte d’entrée de la maison de Béatrice s’ouvrit, une montagne de nourriture s’avançait dans la cuisine. Jean-Michel qui portait des conserves de différents légumes dont une demi-douzaine de boîte de petits pois ‘’Au bon grain’’, qui avaient coûtée cinq francs, de la viande congelée procurée au prix de dix francs, des bananes de Martinique, des pommes de Normandie, des oranges de Valence qui variaient entre cinq et sept francs le kilo, des paquets de gâteaux, dont la plupart sont des petits beurres LU à trois francs et trente centimes, des bouteilles d’eaux de sources ‘’Vichy Saint-Yorre’’ à deux francs, des mottes de beurres Président demi-sel à trois francs six sous, trois ou quatre bouteilles de Muscadet de vingt francs et enfin sept ou huit cannettes de bières allemandes achetées à huit Deutschemarks soit environ quinze francs. Il portait non seulement quinze kilogrammes de nourritures, mais aussi deux-cents quatre-vingt douze francs et quarante centimes. Quel économe ce Jean-Michel, normalement ça aurait dû lui coûter trois-cent dix francs et trente-trois centimes ! C’est un vrai génie ! Il n’a pas volé son travail de conseiller économique bancaire ! C’est le seul homme capable de nous donner plus de pouvoir d’achat, sans nous faire travailler plus ! Mais cela signifiait aussi que la maison voisine avait été assiégée et pillée. Le pilleur déposa toutes les aliments et boissons sur une table de chez l’ébéniste du quartier. Jean-Michel, à peine entré, avait déjà disparu. Il revint cinq minutes plus tard, mais cette fois-ci il était recouvert d’un immense panel de vêtements acheté dans un tas de magasins bon marché ! La table étant pleine, il se confectionna un abri de dernière minute : ce fut un canapé qui reçut les vêtements du voleur.

Béatrice et Jean-Michel se tenaient l’un en face de l’autre. La sœur aînée s’épongea le front alors que le frère cadet haletait, comme s’il venait de faire un marathon. La sœur commença hystérique :

« Il faut tout trier ! Et tout ranger ! Va chercher plusieurs glacières ! Je vais t’aider à trier la nourriture !

- D’accord, alors on prend de l’eau, des fruits, de la viande, quelques conserves et des gâteaux ! Choisis ce que tu veux ! dit-il alors que son estomac gargouillait à la vue de tout ces aliments.

- Bon alors je prends ça et ça, souffla-t-elle car elle avait du mal à respirer… Son frère étant parti chercher deux glacières Isotherm, elle triait ce qu’il lui fallait. Jean-Michel arriva avec deux glacières, pillées elles aussi chez le voisin de palier ! Tiens, mets tout ça dedans ! cria-t-elle avec un estomac réclamant de la nourriture ! Moi je vais trier ton linge ! Elle alla dans le salon avec une valise vide en regardant l’heure.

- Bon une fois que les glacières seront remplies, j’irai les mettre dans la voiture de papa !

- Dépêche-toi si tu veux que nous mangions un repas chaud ! J’ai une malle dans ma chambre, tu m’aideras à la descendre ? demande la voix douce de Béatrice.

- Oui, oui ! tonna la voix grave de Jean-Michel. »

Cinq minutes passèrent, la femme de maison bouclait les malles, son frère lui, fermait les glacières. Ce fut le début d’une valse, les mollets des deux voisins n’avaient jamais autant souffert ! Ils avaient dû descendre les glacières, puis monter les escaliers, redescendre l’une des malles, remonter pour aller chercher l’autre malle qu’ils devaient redescendre. Pour une fois, une assiette de pâtes n’avait jamais été aussi succulente ! Neuf coups sonnèrent depuis l’horloge, c’était l’heure du coucher !

À sept heures, les prochains vacanciers se préparaient pour partir. Un bol de café, une séance d’habillement et un toilettage plus tard, le frère et sa sœur se réfugiaient dans la Bugatti type 57 noire ! À huit heure moins le quart ! Une fois que la clé de contact fut tournée, le moteur se mit à ronronner dans le boulevard. Durant la traversée de la place d’Italie, Jean-Michel appuya sur la pédale d’accélération. La voiture cracha un nuage de fumée et aussi un cri sonore. Cela attira les regards de cinq personnes âgées blotties près d’une boulangerie, et d’une personne en promenade ! Huit coups sonnèrent du haut du clocher de la cathédrale de Notre-Dame de Paris. La Berline noire avalait les kilomètres et atteignit successivement Chartres, Le Mans et Angers.

Midi pointa son nez sur la montre de Béatrice. La Bugatti s’arrêta dans un petit village qui était bordé par la Loire. Le village se nommait Saint-Florent-le-Vieil, un village entre terroirs et Loire. S’avançant dans le bourg, le conducteur trouva un endroit charmant pour manger ! Une table était posée là, entre six arbres. D’un coté, on voyait la Loire qui coulait tel un long fleuve tranquille et de l’autre coté, un champs de vigne qui séparait la table d’une forêt dévêtue. Après un repas frugal, dans un lieu sympathique, le moteur se mit à ronronner de mélancolie, triste de devoir quitter ce bel endroit.

La faim calmée, la Berline noire repartit dans sa course contre la montre ! Il est midi et cinquante-cinq minutes et elle doit arriver à trois heures à Pornic !

À quatorze heures, l’automobile atteignit enfin Nantes. Ils longèrent la Loire, comme ils l’avaient fait depuis Angers ! Au lieu de profiter de la vision des monuments de la cité des Ducs, ils cherchaient la moindre petite trace de leur lieu d’arrivée. Après avoir traversé l’Ile de Nantes, les voyageurs virent enfin le nom Pornic ! Ce nom qu’ils cherchaient depuis si longtemps ! Quelle aventure !



Hospitalité épistolaire

Après une petite heure de route, ils virent enfin la villa qu’ils voulaient visiter. Une maison d’un étage, un toit en ardoise, une partie de la maison en bois, quelques arbres entouraient la maison et enfin un bassin avec une fontaine qui continuait de cracher de l’eau ! La maison avait conservé tous ses charmes, malgré une herbe un peu envahissante. Béatrice se précipita vers ce lieu qui fut celui de ses vacances. Elle voulait y entrer ! La porte grinça ! Judith et Rudolf entrèrent dans la villa. Le petit halo de lumière qui pénétra dans la maison éclaira plusieurs miroirs. La fille des Hanz-Merkelassmuss se hâta d’aller dans le salon malgré l’obscurité ambiante. Le fils, quant à lui, alluma une lampe en pressant un simple interrupteur. Cette illumination banale éblouit la salle dans laquelle ils se trouvaient.

Cette salle où les anciens enfants ont rigolé, pleuré, aimé. Les larmes perlaient des yeux de Judith, et un flot incessant ruisselait le long de ses joues. Rudolf ouvrait les volets pour s’empêcher de pleurer. Rien n’avait changé, rien n’avait bougé ! Les canapés formaient un cercle autour d’une table basse, et un siège était près de la cheminée. C’était celui de leur père ! Des meubles autour avaient des dessus plein de trophées, mais aussi d’un léger manteau de poussière. Tout était pétrifié par le temps, la vie n’y était plus qu’un souvenir incertain ! Les murs étaient tous ornés de photographie et de miroirs ! Rudolf entraîna sa sœur vers les escaliers, il voulait voir la chambre des ses parents. Il ouvrit les volets pour inonder la pièce de lumière ! Telle une clarté divine, la lumière remplit une pièce pleine de souvenirs, comme dans le salon ! Les deux Hanz-Merkelassmuss visitaient un musée, celui d’une villa familiale d’allemands venant sur le littoral atlantique entre 1920 et 1935. Mais deux lettres attirèrent le regard de Judith ! L’une n’était ni timbrée, ni destinée à quelqu’un. L’enveloppe fut décachetée d’un geste chirurgical, et une lettre tomba. Judith la retira et lut à voix haute :

« Mes Chers enfants, ma Chère Judith, mon Cher Rudolf,
Si vous lisez cette lettre, c’est que vous n’avez pas été tués par la police militaire d’Hitler. Et j’espère que vous lisez cette lettre en sécurité, sans devoir fuir ce dictateur tueur. Je dois vous l’avouer, nous sommes traqués depuis mai 1935. Mais ils ne savent pas que nous possédons deux villas en France. J’aurais voulu lire cette lettre avec vous, dans un monde meilleur, sans criminel au pouvoir ! La raison de notre surveillance, c’est notre religion ! Si nous avions été chrétiens nous n’en serions pas là !
Un jour ou l’autre nous devrons fuir, pour vous mettre en sécurité. Toi, ma petite Judith, vu que tu as seize ans, et que tu parles anglais, nous t’enverrons, avec Rudolf, aux Etats-Unis.
Votre maman vous aime très fort ! Moi aussi ! Nous vous souhaitons une bonne vie, en espérant vous revoir.
Votre mère Roberta Hanz-Merkelassmmuss
Votre père Adolf Hanz-Merkelassmmuss
Ecrit le premier septembre 1935 à Pornic »
Judith fondit en larmes, son frère enleva la lettre pour la protéger de ses pleurs. Rudolf s’empara de la deuxième lettre. Elle avait été redirigée cinq fois avant d’arriver ici. A l’intérieur, il n’y avait qu’une simple coupure de journal !
« Hanz et Merkelassmuss, condamné à 20 ans d’emprisonnement dans la prison de Buchenwald pour non-respect des lois de Nuremberg !
L’ancien Banquier chef crapuleux de la Bundesbank von Frankfurt et sa femme ont été arrêtés, alors qu’ils tentaient de fuir, par la vigilante Gestapo ! Seuls leurs enfants ont réussi à s’enfuir, mais ils n’avaient aucune importance dans l’affaire ! Ces Juifs ont volé de l’argent du peuple pour leur usage personnel, comme tous les Juifs. Ils voulaient s’enfuir avec, mais tout a pu être récupéré ! Le Führer félicite la Gestapo de cette magnifique arrestation, sans qui l’argent des Allemands aurait disparu. Le Journal du Führer Francfort 19 Octobre 1935. »

Un morceau de papier tomba de l’enveloppe, Rudolf le déplia et le lut :
« Si vous voulez en savoir plus allez dans le troisième lieu ! signé MRAHMBbF »

« Papa et maman n’ont pas été tués !

- Mais ils étaient en prison et si ça se trouve ils ont été torturés !

- Torturés ! balbutia-t-elle ! Mais où peut être le troisième lieu ?

- Guebwiller ! Nous devons allez à Guebwiller ! s’exclama Rudolf.

- Oui mais nous partirons demain ! propose-t-elle d’une voix timide.

- Bien sûr ! Demain, on retourne à la maison, on y couche et le lendemain nous irons à Guebwiller ! Cela te va-t-il ?

- Oui, oui ! Nous aurions trop de route pour y aller à partir d’aujourd’hui ! Cette journée a été riche en émotion ! Je prendrais bien une douche ou un bain pour me délasser !

- Je vais préparer les lits pour cette nuit ! La route me fatigue beaucoup ! déclare le frère cadet.

Béatrice se reposa dans son bain. Couchée dans sa baignoire, elle observait la mosaïque sur le mur de la salle de bain ! À certains endroits elle reconnaissait des poissons, à d’autres endroits une baleine ou un dauphin nageait dans le damier bleu. Elle essayait de penser à tout sauf aux lettres qu’elle venait de lire et d’entendre. Ce n’était pas quelque chose de facile, à chaque fois qu’elle fermait les yeux, une image de torture apparaissait ou les lettres MRAHMBbF. Que pouvait-elle signifier ? Ce pseudonyme l’énervait ! Elle commença à faire le vide dans sa tête, elle commença de s’endormir ! Un bruit étrange la réveilla ! Elle cria :

« D’où vient ce bruit ?

- Ce n’est rien ! C’est juste une horloge qui ne marchait plus ! J’ai réussi à la réparer !
- D’accord ! Mangeons. » L’horloge cria que les huit heures étaient arrivées !


Manger pour ne pas souffrir ! Manger pour oublier !

Huit coups sonnèrent dans la cuisine. Sur une table se dressaient deux assiettes, deux verres, deux couteaux, deux fourchettes, une bouteille d’eau et une baguette de pain, tout va bien. Béatrice, en tablier, préparait un steak avec des petits pois. Jean-Michel, lui, était à table en train de couper du pain.

« Veux-tu des rillettes du Mans ? tonna la voix grave.

- Oui, tu peux m’en servir une fine tranche ? »

Le reste du repas fut silencieux, seul au moment de la sonnerie de neuf heures, du bruit éclata dans la maison !

« Bonne nuit à demain » dirent-ils ensemble à l’unisson.

Chacun se dirigea vers sa chambre pour y dormir. La nuit fut calme, aucun cauchemar n’avait assailli la tête de l’un des habitants de la villa ! À sept heures du matin les deux logés se dirigèrent vers la cuisine pour y prendre un petit-déjeuner. Après l’engloutissement du petit noir, les deux personnes finirent de se préparer pour repartir vers Paris. La route fut plus longue que dans l’autre sens, car cette fois-ci, ils devaient savoir ce qui était vraiment arrivé à leurs parents. Etaient-ils morts en prison ? Torturés ? Ou alors ils furent enfermés normalement ? Et ils sortirent de prison après vingt ans vivants mais en très mauvaise santé, et ils moururent ? Ou alors ils pourraient être encore… vivants ? Mais il ne fallait pas y penser, leur déception serait double. S'ils étaient encore vivants, Béatrice et son frère auraient pu les revoir, revivre avec eux ! Mais s’ils sont morts, le fait d’avoir penser qu’ils étaient encore de ce monde décevrait l’orpheline ! Donc Béatrice oublia ce qu’elle venait de penser. Pour oublier, elle regardait les champs blanchis par la rosée gelée, elle observait les villages qu’ils traversaient. Midi arriva, la voiture s’arrêta dans un village avant Chartres, nommé Brou ! Les roues de la Bugatti noire s’arrêtèrent près d’un bassin, juste à côté d’une table placée sous un arbre.

En ce dimanche 20 décembre, le vent n’était pas froid, Jean-Michel et sa sœur purent manger tranquillement, mais leurs estomacs ne pouvaient que se presser à tout manger, car il n’avaient pas le temps. À certains moments, des canards s’approchaient d’eux pour réclamer un bout de pain. Les aiguilles de la montre de Béatrice montraient une heure. Il était temps de repartir ! À quinze heures, la voiture arriva enfin au onze Boulevard Vincent Auriol. La journée, pour les voisins du sixième palier s’était finie tôt, car le lendemain ils avaient de la route.

Le lendemain, après avoir bu un café et mangé deux tranches de brioche, le départ fut à sept heures trente. La berline partit en trombe, elle pouvait, si elle le voulait, atteindre Guebwiller un peu avant une heure. Béatrice réfléchissait à la lettre qui pouvait bien l’attendre. Le voyage fut tellement court que la co-pilote ne se rendit pas compte qu’elle était déjà à Guebwiller. Il était treize heures, ils mangèrent à la hâte le repas, un rôti de bœuf avec des petits pois, et un bout de brownies. Son frère lui dit :

« Regarde, nous sommes arrivés.

- La maison n’a pas changé, elle est toujours de la couleur rose pastel ! »

Ils se précipitèrent vers la maison d’un étage, aux murs rose avec des troncs de bois qui les zébraient. L’extérieur de la villa était différent de celui de Pornic mais l’intérieur était quasi semblable ! La première chose que firent les deux Hanz-Merkelassmuss, c’est de grimper les escaliers pour lire la lettre. Il y en avait deux, l’une était la même que l’autre, aucune différence, mise à part une faute sur le mot dictateur, le ‘’c’’ avait été remplacé par un ‘’K’’, la date et le lieu étaientles mêmes. La deuxième lettre avait, elle aussi, été redirigée plusieurs fois comme celle de Pornic !


Buchenwald, bonne prison ?

Jean-Michel retrouva une nouvelle coupure de journal, il la lut à sa sœur :

« Buchenwald fut un camp de concentration entre 1937 et 1945. Buchenwald était situé en Thuringe, près de la ville Weimar. Beaucoup de gens y ont été enfermés, que ce furent des communistes, des résistants, des tziganes ou alors des juifs. Parmi les Juifs ils y avaient beaucoup de gens célèbres, tel que l’homme politique français Léon Blum, ou l’ancien chef de la Bundesbank von Frankfurt Adolf Hanz. La plupart des prisonniers célèbres, une cinquantaine voire soixantaine de personnes, purent sortir du camp vivants, mais très affaiblis. Beaucoup moururent avant aujourd’hui, soit dix ans après leurs sorties du camp concentrationnaire. Le Journal du Führer 12 Février 1955 MRAHMBbF »


Judith pleurait beaucoup, son frère aussi, il essaya de la consoler. Comme à Pornic il y avait un papier, plié en plusieurs fois. Rudolf le lut par curiosité, et remarqua quelque chose d’étonnant. Il y avait de marquer :

« Si vous voulez en savoir plus allez donc à la maison mère ou à la mer ! MRAHMBbF »

Que peut bien être la maison mère ? Celle de la mer, c’est celle de Pornic ! Béatrice le coupa dans sa réflexion et cria :

« Il faut aller à Francfort, c’est là-bas où nous avons grandi, c’est la maison mère !

- Tu te souviens de l’adresse ?

- Ce n’était pas loin du Naturpark Hoch-Taunus ! C’était le treize Berliner Straβe ! Je m’en souviens ! Il faut aller là-bas !

- Mangeons d’abord, réclama son frère, pendant que son estomac voulait manger, nous partirons demain là-bas ! J’ai faim ! » Il regarda sa montre.


Ils mangèrent, Judith était partagée entre la tristesse et la joie ! Elle ne savait pas si ses parents étaient encore vivants, ou bien morts dans le camp de la torture ! Elle le savait, un bon bain la reposerait ! Après un repas aussi bruyant qu’un repas funèbre, le fils du propriétaire se proposa d’aller chercher de l’essence et de s’occuper du beau bijou qu’était la voiture. Quatorze heures arrivèrent lentement, Judith commençait à prendre son bain en regardant une horloge. Elle réfléchissait, mais que veut dire « MRAHMBbF » c’est le nom d’un lieu, d’une personne, d’une organisation secrète... Ça ne peut être ni un lieu, ni une personne, sûrement pas une organisation secrète, son père n’aime pas ça ! C’est forcément quelque chose de codé. Cette recherche l’exaspéra, elle décida donc de se laisser flotter dans le sommeil.

Un cri traversa la maison :

« Béatrice où es-tu ?

- Dans la salle de bain !

- Ça fait deux heures que je te cherche ! Il est sept heures !

- Déjà, s’étonna sa sœur, je me suis endormie ! C’est pour ça que tu ne me trouvais pas !

- Viens préparer à manger !

- Je vais m’essuyer et j’arriverai ensuite !

- D’accord », grommela Jean-Michel fatigué de sa recherche, en plus d’être affamé.

Comme d’habitude le repas fut silencieux, seule l’horloge essayait de faire du bruit. Neuf heures, ils devaient se coucher car demain de la route les attend. Le réveil sonna comme depuis quatre jours à sept heures. Béatrice et Jean-Michel se dépêchèrent de manger leur petit-déjeuner, car ils étaient pressés de retourner dans la maison où ils avaient grandi et peut-être aussi, ils l’espéraient, retrouver leurs parents ! Mais ils n’y croyaient pas ! La route parut longue, mais la Bugatti type 57 arriva à Francfort à douze heures, l’heure du repas.


Francfort, l’étape finale !

La maison n’est plus qu’à quelques centaines de mètres, la pression était trop forte, Béatrice commença à pleurer. La voiture s’arrêta, ils y étaient, devant le treize Berliner Straβe. La maison, comme les autres n’avait pas changé ! Béatrice et Jean-Michel se précipitèrent vers la porte et y sonnèrent. Un homme âgé, peut-être de quatre-vingts ans, apparut dans l’embrasure de la porte. La discussion se fit en allemand naturellement, L’homme âgé commença :

« C’est pour quoi !

- Voilà, nous habitions ici quand nous étions jeunes ! Et nous sommes à la recherche de nos parents !

- Vous voulez une enveloppe que l’on m’avait donnée ! Prenez-la et entrez dans la maison ! »

Ils entrèrent, l’homme alla dans la cuisine, il discutait avec sa femme. Malheureusement, Béatrice et Jean-Michel, n’entendaient rien ! Jean-Michel ouvrit la lettre, Il y avait une coupure de journal, il la lut pour sa sœur :

« Après avoir été torturé dans l’un des camps de la mort, l'ancien patron de la Bundesbank von Frankfurt, Adolf Hanz, ainsi que sa femme, rentrèrent chez eux. Fatigué certes, mais il est généreux. Le 15 novembre 1965, il co-finança un mémorial de la déportation, à Buchenwald, là où il fut enfermé. Il voulait que tout le monde sache ce qu’il s’est passé, et pour que les gens n’oublient pas ça pour en créer d’autre. Il faut selon lui choquer les gens pour qu’ils comprennent ce qui s’est passé. Le Berlinois 20 novembre 1965 MRAHMBbF»

Un petit papier tomba, les habitants de la maison arrivèrent à coté des nouveaux arrivants.
L’homme prit le papier tombé et dit :

«Vous avez peut-être déjà croiser mon pseudonyme ! Je vais vous dire sa signification en vous lisant ce papier :
Merkelassmuss
Roberta
Adolf
Hanz
Mer de Pornic
Bundes bank
Frankfurt
Donc ma petite Judith, mon petit Rudolf, Je suis votre père ! Et voici votre mère !

- Papa, maman, vous êtes vivants ? Nous vous croyions morts, quand les policiers vous avaient arrêtés ! Béatrice pleurait, comme son frère, ils ne pouvaient pas se remettre de la nouvelle !

- Qu’êtes-vous devenus ? demanda Roberta, en fixant ses enfants !

- Ce serait une longue histoire de tout vous raconter ! déclara le fils ! Nous habitons à Paris, dans le treizième arrondissement. Béatrice Merkel, c’était son nouveau nom pour que la Gestapo ne nous retrouve pas, est conseillère clientèle. Et moi, Jean-Michel Durant, je suis conseiller économique de la Banque nationale de France, la même que Judith !

- Nous vous raconterons notre vie, en même temps que vous, le soir de Noël ! déclara la femme de maison.

- Tiens ! Vous avez gardé la belle Bugatti type 57 noire ! dit-il en regardant par la fenêtre. Elle roule toujours aussi bien ?

- Peut-être mieux qu’avant ! rigola Béatrice.

- Allez, venez, prenons un peu de vin tous ensemble pour fêter nos retrouvailles ! Maintenant que nous nous ensemble ! Venez dans le salon ! Et mangeons, c’est l’heure du repas ! »

Adolf ferma la porte après que sa famille fut de nouveau réunie. Les treize heures sonnèrent d’une horloge suisse. Quelques minutes plus tard, la bonne humeur était de retour, on entendait rire dans le salon, en plus des combats entre la nourriture et les fourchettes, comme dans les années vingt. Noël allait enfin redevenir une fête familiale pour ces quatre membres d’une famille coupée en deux, à cause des méfaits de l’Histoire !


BH
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